LES BLOGS
15/08/2019 13h:47 CET | Actualisé 15/08/2019 13h:47 CET

Diego Maradona, un héros de notre temps ?

Getty Editorial

En cet été 2019, on peut voir un film documentaire britannique d’Asif Kapadia consacré à celui qui fut en son temps l’idole des foules des foules footballistiques, l’Argentin Diego Maradona. Et pour situer ce temps très sommairement on peut dire qu’il s’agit des années 80 du siècle dernier. Ce qui nous donne, par rapport aux événements montré et racontés, un recul d’une trentaine d’années.

S’il fallait prendre une seule date comme repère de ce que fut cette carrière vraiment exceptionnelle, ce pourrait être l’arrivée de Maradona à Naples, le 5 juillet 1984, alors qu’il venait de Barcelone où les choses, à divers égards, s’étaient mal passées pour lui. Mais pour remonter encore plus loin dans le temps et jusqu’à l’origine de celui dont certains affirment qu’il fut le plus grand footballeur de tous les temps, il faut rappeler qu’il est né en 1960 à Buenos Aires, et qu’il a joué au football en tant que professionnel dès sa première adolescence, prenant en charge, grâce à son don remarquable et vite remarqué pour ce sport, toute sa famille des plus modestes socialement : ils vivaient à sept ou huit du peu d’argent gagné par le père ouvrier à la Villa Fiorito, bidonville de la banlieue de Buenos Aires.

Le film montre principalement les années que Diego Maradona a passées à Naples, et qui sont très caractéristiques de son histoire, mieux vaudrait dire de son destin : c’est là qu’il atteint les sommets de la gloire et de l’adulation inouïe de la part de tous ceux pour lesquels il représente une revanche inespérée, les habitants du Mezzogiorno comme on dit en italien, ce sud tant méprisé par les régions du nord de l’Italie dont le racisme paraît incroyable de mépris et de férocité. Maradona en a été victime plus d’une fois, y compris physiquement et sur le terrain, notamment lorsqu’il jouait dans son équipe contre la Juventus de Turin.

Lorsqu’il entre dans l’équipe de Naples, elle est très loin de la prestance qu’elle va acquérir dans les années suivantes grâce à lui. Et encore, le mot prestance est trop faible, des victoires fulgurantes se succèdent, en sorte que les Napolitains éprouvent pour leur champion une reconnaissance illimitée, qui bientôt se transforme en une véritable adoration, pour ne pas dire déification.

Le film ayant été réalisé à partir de très nombreux documents  appartenant à Maradona et confié au réalisateur, on a l’impression d’assister sans intermédiaire aux événements évoqués, et ce grâce à un minimum de précisions ajoutées—car il serait excessif de parler de commentaires.

Le réalisateur a désormais sa manière bien rodée en matière de biopic ou biographie filmée de personnages connus du grand public et adulés par lui en leur temps (Ayrton Senna en 2011, Amy Winehouse en 2015). Son art consiste à considérer ou à faire croire que “les faits parlent d’eux-mêmes”—ce qui est vrai à condition toutefois qu’un intermédiaire de talent sache les faire parler. 

Mais son utilisation des documents est particulièrement saisissante lorsqu’il s’agit de ce qu’on pourrait appeler le “mystère Maradona”, un mot qui apparaît chaque fois qu’on reste stupéfait par les manifestations concrètes d’un génie exceptionnel (c’est ainsi qu’on parle du “mystère Picasso”, titre d’un film consacré au peintre en 1955 par le cinéaste Henri Georges Clouzot).

Aussi bien pour les connaisseurs que pour les autres, il y a une véritable sidération à voir Maradona courir balle au pied sur le terrain jusqu’au moment où soudainement il fonce à une vitesse inouïe donnant toute la force de son corps râblé … pour finalement marquer un but qui donne à ses adversaires le sentiment d’une inéluctable fatalité ! 

On a évidemment beaucoup parlé d’un certain but marqué par Maradona  le 22 juin 1986 en s’aidant de la main gauche : c’était à Mexico, en quart de finale de la coupe du monde qui se jouait entre l’Argentine et l’Angleterre. Quelques remarques de Maradona lui-même à ce propos ne manquent pas d’intérêt, quoi qu’on en pense évidemment. L’une d’elles est de type plutôt politique, en tout cas veut se faire passer pour telle, à un niveau populaire pour les Argentins. Ce n’était que justice selon Maradona de se venger de l’Angleterre victorieuse dans la guerre de Malouines qui venait d’opposer les deux pays (avril-juin 1982). 

L’autre argument, qui mérite encore plus d’être pris en considération, est qu’il serait hypocrite de nier la part de tricherie inhérente au jeu, elle en fait notoirement partie, comme si cette pratique était incluse dans le mot « jeu » lui-même—et l’art du jeu consiste aussi, entre autres, à savoir où et comment l’utiliser.

Il est probable que les opinions sont et resteront partagées sur ces différents points. Le fait est que Maradona n’a pas répugné, dans différents domaines, à des comportements que certains réprouvent parmi les supposés honnêtes gens. Les moins acceptables sont sans doute ceux qui concernent ses relations avec une grande famille de mafieux qui l’ont pris sous leur protection jusqu’au  moment où ils l’ont abandonné. Et parmi les conséquences de cette liaison scabreuse, il y a eu l’addiction de Maradona à la cocaïne, où l’on peut voir la cause principale de sa chute, dans le domaine sportif, dans son corps et en tant qu’être humain.

Le schéma de ce destin tragique n’est pas original, il consiste en une montée fulgurante suivie d’une chute tout aussi fracassante  et spectaculaire. Maradona lui-même y ajoute un autre schéma d’explication qui est ou serait un dédoublement de celui qu’il a été, Diego d’une part, en tant qu’homme privé fils de son père et père de ses enfants, Maradona d’autre part, le personnage public, célèbre et soumis à toutes les tentations qu’un enfant de milieu très pauvre finit par rencontrer sur son chemin lorsqu’il connaît un aussi grand succès.

Il est très probable qu’il a vécu lui-même son histoire sur le mode d’un certain dédoublement tant il avait du mal à se reconnaître dans ce que son histoire exceptionnelle avait fait de lui. En tant que spectateurs nous avons, nous, du mal à reconnaître l’être obèse et bouffi qu’il est finalement devenu et à l’identifier au premier Maradona dont les images dégagent toujours la même séduction (la question n’étant pas de savoir s’il était beau ou laid, mais unique assurément). Le numéro 10 qui était le sien continue à briller au firmament du football  et des adeptes de ce sport.