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03/08/2019 10h:41 CET | Actualisé 03/08/2019 10h:41 CET

Dialogue de sourds Hirak-Etat-major de l’ANP : le socle de l’Etat de Droit entre les "préalables" et les "idées empoisonnées"

RYAD KRAMDI via Getty Images

Le dialogue de sourds entre l’Etat-major de l’ANP représenté par son Général de corps d’armée et le Mouvement populaire du 22 Février semble s’éterniser. D’un côté, l’objectif de tenue de l’élection présidentielle comme solution unique pour sortir de la crise politique. De l’autre, refus de la Présidentielle et de toute élection sans un assainissement  des institutions politiques par le départ des anciennes équipes et un toilettage de la législation et de la réglementation en vigueur. Un compromis est-il possible?

Les “préalables”, des “idées empoisonnées” pour la stratégie d’endiguement du Mouvement populaire

Si on veut donner une cohérence aux mesures répressives engagées contre le Hirak, on ne peut que conclure à l’existence d’une stratégie d’endiguement et de réduction du Mouvement populaire. Les barrages empêchant l’entrée des citoyens dans la capitale, les arrestations et détentions, la censure des moyens d’information, les blocages des réseaux sociaux, les démonstrations de force de la police sont autant de mesures visant à contenir le mouvement dans des limites “acceptables” sans recourir à des mesures répressives extrêmes dommageables pour les autorités en place. Ces dispositions répressives ne sont pas contradictoires avec une volonté de négociation avec un Mouvement populaire dont on ne peut nier la puissance et la profondeur. C’est une règle connue : une négociation avec un partenaire affaibli est préférable  à une négociation avec un partenaire en pleine montée en puissance. Il est par conséquent logique de considérer les « préalables » qui constituent des mesures de neutralisation de la stratégie d’endiguement du mouvement de masse comme des « idées empoisonnées ». Engager des négociations avec un protagoniste revigoré par un climat de libéralisation de la vie politique, c’est se condamner à de plus grandes concessions. Ce que l’Etat-major de l’ANP ne semble pas accepter pour l’instant.

L’impatience de l’Etat-major à “civiliser” le pouvoir

Cela peut paraitre paradoxal, mais on peut parfaitement envisager une impatience chez l’Etat-major de l’ANP à céder le pouvoir à un Président civil. C’est la reconnaissance qu’en l’état actuel des choses, le rôle médiatique du Chef d’état-major le laisse suffisamment voir, le pouvoir décisif est entre les mains de l’Armée. C’est une lourde responsabilité. La situation politique est suffisamment compliquée. Un autre spectre se pointe à l’horizon, c’est la crise économique et donc sociale qui s’annonce au vu de l’épuisement des réserves de change, des faibles ressources générées par les exportations des hydrocarbures, des mauvaises performances de l’appareil de production de l’Algérie et des dépenses publiques exorbitantes. C’est un défi que ne semble pas pouvoir relever l’Etat-major. Ce n’est pas de sa compétence et, quoique l’on dise, l’Armée constitue l’axe principal du pouvoir sans avoir jamais exercé la gestion directe du pays. Il est par conséquent urgent de mettre en place ce pouvoir civil qui libérera l’Armée de cette responsabilité. Le corollaire, c’est qu’il appartiendra au nouveau Président de la République d’engager toutes les réformes nécessaires pour mettre le pays à niveau pour relancer la croissance économique. Tout cela justifie-t-il le recours aux méthodes répressives du mouvement des citoyens ? Là est la question essentielle. Doit-on reprocher au Hirak de faire un procès d’intention à l’état-major de l’ANP en insistant lors des Vendredis sur le mot d’ordre de « pouvoir civil et non militaire » ? Serait-il naïf d’écarter toute velléité de mettre en place un pouvoir civil docile qui pérenniserait la domination de l’Armée ? 

Les “préalables”, partie intégrante du socle de l’Etat de droit

Ce qui jette la suspicion sur les intentions de l’Etat-major, c’est le renforcement du caractère autoritaire du pouvoir au moment où les revendications populaires se focalisent sur les libertés individuelles et la démocratie. Cette antinomie entre certains aspects de la gouvernance militaire et les aspirations des citoyens retarde les discussions ou négociations que réclament toutes les parties. Mais à considérer le contenu de ces actes de la gouvernance militaire, mise à part la partie judiciaire consacrée à la corruption qui ne sera pas développée ici, ce sont les libertés fondamentales, les libertés individuelles qui sont mises à mal : la liberté de circulation  sur le territoire national, la liberté de manifestation, la liberté d’opinion, la liberté d’expression, le pluralisme politique, la présomption d’innocence. Ces libertés fondamentales constituent le socle de l’Etat de droit. Toute critique du système politique en place depuis l’Indépendance qui ignore l’absence d’institutions qui garantissent et protègent les libertés individuelles passe à côté d’une juste analyse des causes de la crise politique qui frappe l’Algérie. Tous les autres aspects de la critique, économique, idéologique ou religieux, science et éducation sont la conséquence de cette grave atrophie de l’Etat autoritaire. Les pays développés doivent leur croissance sur tous les plans à la culture des libertés individuelles qui s’est enracinée dans leur peuple. C’est cette culture des libertés individuelles qui a libéré leur génie, leur goût du risque, leur recherche scientifique, leur goût de l’innovation et leurs créativités dans les arts. La culture des libertés individuelles constitue  la seule voie féconde pour l’Algérie.

Le nationalisme fermé, obstacle à l’Etat de droit

Jamais depuis l’Indépendance, la guerre de libération, ses martyrs, ses héros et ses couleurs n’ont été portés aussi haut. Le Mouvement populaire du 22 Février a voulu s’inscrire dans la trajectoire de la liberté qui a germé dans les luttes passées pour l’indépendance nationale. Il n’est pas seul à faire référence à ce passé récent glorieux. Le discours politique officiel partage cette référence. Alors que le Mouvement populaire inscrit son nationalisme dans l’évolution, dans l’adaptation aux réalités nouvelles et veut donner vie aux promesses  non tenues dont la lutte de libération était porteuse, le discours officiel invoque les conceptions qui prévalaient alors du fait des conditions très sévères de lutte et qui ont été parfois abusivement poussées à l’extrême. C’est l’autoritarisme, la négation de la démocratie et des libertés individuelles qui ont continué à avoir cours pendant ces 57 années d’indépendance. Ce nationalisme fermé s’oppose au nationalisme ouvert qui veut faire prendre toute sa place à l’Algérie dans le concert des nations par la liberté des échanges et la coopération internationale. Ce nationalisme fermé cultive la xénophobie, la méfiance vis-à-vis de l’étranger et crie à la manipulation dès qu’il est pris de panique devant l’essor des idées de liberté. Le rapport aux réseaux sociaux, ce fruit de la créativité humaine libérée et de la mondialisation illustre bien la divergence. Subversion pour l’un, instrument de communication et de mobilisation pour l’autre. Ce nationalisme fermé instrumentalise le passé afin de justifier l’autoritarisme et la répression des libertés individuelles. En cela, il constitue un obstacle idéologique à l’instauration d’un Etat de droit. Ce discours est suranné. L’héritage de la guerre de libération est le patrimoine de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Aucune personne, ni institution ne peut s’en servir contre d’autres Algériens.  Aimer son pays et vouloir vivre ensemble au sein de la même nation est un “plébiscite de tous les jours”. Cette libre disposition de chaque Algérien est un élément du socle des libertés fondamentales garanties par l’Etat de droit.

Négocier les “préalables” sans préalables

Entre l’objectif de la Présidentielle et celui de la transition politique pour renouveler le paysage politique, rien ne semble s’intercaler. Le compromis parait difficile. Pourtant il faudra bien sortir de cette impasse. L’état-major n’accepte pas pour l’instant de revenir sur les mesures répressives. Le Hirak dans sa forme d’expression, les Vendredis de manifestation, s’en tient encore au préalable de levée des mesures répressives. Des propositions émanent de personnalités et universitaires. Certaines, maximalistes, ressemblent à des demandes de reddition. Irréalistes, elles tiennent pour acquis le rapport de force favorable à l’instauration immédiate d’un Etat de droit. Or c’est à un véritable processus impliquant une évolution progressive et sécurisée de l’Etat actuel dominé par l’autoritarisme vers un Etat de droit garantissant les libertés individuelles que nous auront affaire. La Transition politique se définit comme le processus au cours duquel s’opèrent l’assainissement politique et le toilettage des lois et règlements pour l’avènement de l’Etat de droit avec comme condition essentielle l’adoption d’une constitution-socle fondée sur les libertés individuelles et la démocratie et la mise sur pied des institutions pérennes de contrôle de la constitutionnalité des lois et règlements.  Ni la Présidentielle seule, ni le “processus constituant” seul n’impliquent la garantie du cheminement vers l’Etat de droit. Entre le Hirak et l’état-major de l’ANP, le dialogue pour aboutir à une coopération s’impose. Si le contenu de la Transition fait l’objet d’un consensus, la Présidentielle et les réformes politiques sont envisageables. Pour cela, il faut aller aux discussions-négociations sans préalables pour se mettre d’accord sur les principes qui débouchent sur “les préalables”, c’est-à-dire toutes les mesures de libéralisation de la vie politique selon un calendrier réaliste et graduel.