ALGÉRIE
17/05/2019 10h:52 CET

Des slogans d’un Hirak pour une Nouvelle République

Facebook - Ibtissem Chachou pour le HuffPost Algérie

Non au 5ème mandat, non au mandat de la honte”

C’est par un énergique et catégorique “Non au 5ème mandat” que tout avait commencé. L’ex-président Abdelaziz Bouteflika, poussé à la démission par des millions d’Algériens sortis dans les rues, avait tenté de briguer un 5ème mandat.

L’ex-président, malade et fortement démuni suite à un accident cérébral dont il fut victime en 2013, ne s’adressait plus au peuple algérien et n’était plus représenté que par des cadres que l’on faisait balader aux quatre coins du pays ! Le ridicule avait atteint son comble et un sentiment d’humiliation en a résulté chez les citoyens algériens, et ce d’autant plus que le phénomène dit du cadre faisait de l’Algérie la risée de nombreux médias étrangers. Le refus du 5ème mandat par le peuple visait aussi bien la personne de l’ex-président que la continuité d’un système mafieux qui a fait régresser le pays sur tous les plans.

Les marches entamées par les Algériens ont, dès le 22 février 2019 premier vendredi de marche, porté sur des revendications politiques. Il s’agissait pour le citoyen de recouvrer sa dignité bafouée par un clan et ses sbires qui ont pratiqué le mépris et la Hogra comme principal mode de gestion des affaires du pays et ce à toutes les échelles de l’administration publique.

Omar Sefouane

La régression touchera alors tous les secteurs et engendrera son lot de calamités : l’absence de moralité dans la vie politique, la corruption à tous les niveaux, les passe-droits, l’accaparation des richesses du pays par une mafia politico-financière, l’impunité, la marginalisation des compétences, l’instauration de la médiocratie comme mode de gouvernance des institutions, la dégradation des secteurs de la Santé, de la Justice, de l’Education, des médias publics et privés, le retour de la pensée magique, l’instrumentalisation à outrance de la religion à des fins politiques, la restriction des libertés individuelles, le verrouillage du champ politique et médiatique, la propagation de la drogue dans tous les milieux, social et éducatif, l’amplification du phénomène de la harga, etc.

Toutes les raisons de la colère étaient réunies et bien d’autres encore qui ont fini par pousser des millions d’Algériens à investir, comme un seul corps, les rues avec pour principale arme de guerre DES SLOGANS, des slogans-phares qui vont appeler au changement radical du système et porter haut et fort les revendications des citoyens algériens.

Ces revendications vont constituer une sorte de plateforme populaire qui attend d’être prise en compte dans le cadre de l’élaboration d’une nouvelle constitution en phase avec un régime réellement démocratique et l’instauration d’un Etat de droit. Les jeunes, débordants de potentialités créatives, seront à l’avant-garde de ce qu’on aura peine à nommer tant les qualificatifs abondent et lui correspondent : hirak, révolution pacifique ou encore révolution du sourire.

Les slogans : un cri de guerre pour exprimer un mouvement pacifique...  Mais qu’est-ce qu’un slogan ?

Le mot slogan vient de la langue gaélique ancienne pratiquée en Ecosse où l’affrontement entre divers clans faisait rage, l’expression “Sluagh-ghairm” veut dire “cri de guerre”.  Passé du champ des batailles au domaine publicitaire puis au champ politique, le slogan est défini comme un énoncé-choc, une formule brève et concise qui frappe sa cible par ses effets illocutoires, immédiats et saisissants, et par son caractère original et créatif.

Le slogan captive tant par sa forme que par le contenu qu’il véhicule. Sur le plan de la forme, ce sont des phénomènes comme les sonorités, la musicalité, la rime, le rythme, les allitérations, les néologismes de forme, etc., qui accrochent.

 Ce qui fait la force d’un slogan, sur le plan du contenu, ce sont des éléments comme le degré d’humour, l’ironie, les parodies, les détournements de sens, les implicites, les jeux de mots, l’exploitation des valeurs des formes voisines comme le proverbe, les allusions aux savoirs partagés par la communauté, etc.

Ces aspects sont liés à la rhétorique, c’est-à-dire l’art de bien parler. Le travail esthétique touche aussi bien le contenu que le contenant. Pour satisfaire à cette exigence, des millions d’Algériens ont déployé leurs talents en matière de créativité linguistique, sémiotique et artistique. Un exercice qui a fait couler l’encre d’une presse nationale et étrangère impressionnée par un déferlement aussi spectaculaire d’humour sulfureux et d’inventivité subtile.

Le contrôle de la colère citoyenne par le maître-mot “Silmiya” (pacifique) a permis aux Algériens de parer au piège de la violence tant redouté. Le caractère pacifique de la révolution étant le principal garant de sa réussite, les citoyens en ont fait leur principe de base. La colère comprimée des décennies durant est sublimée au moyen de la langue comme outil d’expression et des slogans comme supports des contre-discours que la rue va désormais opposer au discours officiel. Au fur et à mesure que la contestation populaire s’installait dans la durée, les créatifs redoublaient d’ingéniosité, les supports et les moyens d’expression foisonnaient et se diversifiaient.

Facebook - Ibtissem CHACHOU pour le HuffPost Algérie

Slogans, chansons, théâtre de rue, podcasts, etc.,

Si le slogan est le support le plus utilisé par les citoyens dans la rue, je rappelle que les chants contestataires ont commencé à être repris dans les stades. Le plus célèbre est sans doute “La casa del Mouradia” chanté par Ouled el Bahdja. D’autres chansons suivront dont la fameuse “La liberté” de Soolking. Elles sont toutes les deux chantées à tue-tête lors des marches du vendredi et du mardi.

Le théâtre de rue, les podcasts produits par des jeunes universitaires notamment dénoncent les problèmes liés à la mauvaise gouvernance, à la dévalorisation des diplômes, à la fuite des compétences, à la corruption et au favoritisme.

Le vécu exprimé laisse entrevoir un horizon saturé et des drames humains survenus en mer ou pire dans des hôpitaux dénués des équipements les plus élémentaires. L’espace public que les citoyens ont réappris à se réapproprier depuis le 22 février, a été également investi par des artistes dans de nombreuses wilayas pour y exercer leurs talents et faire parler les murs.

Des campagnes de nettoyage et de reboisement sont initiées par des bénévoles et des associations dans le but de réapprendre l’exercice de la citoyenneté. Des débats et des conférences sont organisés dans de nombreuses universités pour discuter de cette révolution pacifique, de ses enjeux, de ses acquis et de ses perspectives.

La pluralité linguistique et culturelle affichée…

Le recours que font les Algériens à leurs langues et aux langues qu’ils se sont approprié au fil du temps sont celles-là même qui ont servi à l’écriture des slogans. Les milliers de pancartes brandies dans l’ensemble des villes algériennes étaient rédigées en arabe algérien, dans les langues berbères, en arabe institutionnel, en français, en anglais, en espagnol et parfois dans un mélange de plusieurs langues.

Qu’importait la langue pourvu que le message soit percutant et le mot d’ordre mobilisateur. Savamment réfléchi, le mixage linguistique affiche la pluralité linguistique des Algériens et la maitrise qu’ils ont des langues étrangères. Les pancartes qui dénonçaient l’ingérence des pays étrangers dans la crise du pays sont rédigées en français et en anglais. Une volonté de publicisation des identités est manifeste, le monde entier avait les yeux braqués sur l’Algérie notamment au début des manifestations.

Les Algériens saisiront ainsi l’occasion de redonner à l’opinion internationale une autre image que celle dont ils ont pâti durant plus d’une décennie. L’ouverture des Algériens aux langues, leur plurilinguisme offrait d’eux l’image d’un peuple instruit et dont le comportement est empreint de civisme et c’est cette facette là qui a suscité l’admiration outre-mer.

L’arabe algérien dans sa variété algéroise s’est révélé comme à chaque fois une langue véhiculaire. En témoigne les nombreux slogans repris par tous les Algériens : “makanch l khamssa ya bouteflika, jiboule BRI w zidou sa3iqa” (il n’y aura pas de 5ème mandat ô Bouteflika, vous pouvez ramener le BRI et même la sa3iqa), “ma tzidch dqiqa ya bouteflika” (Tu ne resteras pas une minute de plus ô Bouteflika), “makanch l khamssa nwelou labess” (On sera bien sans le 5ème mandat), “cha3b mrabi w dawla khayna” (le peuple est bien élevé, c’est l’Etat qui est mafieux).  

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Djamila, Louisette, Drifa…des femmes, des icônes…

La réappropriation de l’espace public s’est faite également par la présence de figures emblématiques de l’Histoire de l’Algérie. Des Moudjahidates à l’instar de Djamila Bouhired, Ighilahriz Louisette, Drifa Ben Mhidi ainsi que d’autres femmes, connues et anonymes, jeunes et septuagénaires, sont descendues dans la rue pour soutenir le Hirak populaire et rappeler le rôle joué par la femme pendant la guerre de libération nationale.

La démocratie passant nécessairement par le respect de la liberté et des droits de la femme et des libertés individuelles et fondamentales de manière générale. D’ailleurs, certains algériens ont découvert, effarés, le terme “féministes”, sans doute associé à des idées spectrales menaçant leur virilité. Dans une société minée par la montée de la bigoterie islamiste et les violences faites aux femmes, ces dernières sont devenues les victimes expiatoires des gardiens frustrés du temple d’une chasteté maladive et d’un rapport à la sexualité mal vécu.

En occupant l’espace public pour revendiquer ses droits, la femme a rappelé en ce 08 mars 2019, par sa seule présence, un chapelet de frustrations ressenties par certains hommes dont des sentiments d’humiliation et d’échec. Ces malaises sont imputés aux femmes, la confrontation est dès lors incontournable. Belle et militante, en tenues traditionnelles et modernes, la femme a néanmoins réussi, à l’instar des autres manifestants, à montrer son corps, à l’assumer et à confirmer sa présence par sa prise de parole en public et sur les réseaux sociaux.

La presse nationale et internationale a alors parlé de la naissance d’une nouvelle Algérie incarnée par ses jeunes femmes. Occuper esthétiquement et discursivement l’espace est leur pari pour en finir avec l’effacement et la laideur.

Facebook - Ibtissem Chachou pour le HuffPost Algérie

 

Le drapeau algérien, l’emblème berbère…

Déterminés à remettre le fleuve détourné sur son cours naturel, c’est à partir de ce 22 février, que les Algériens ont entrepris un important chantier de récupération des références nationales et des référents culturels longtemps détournés à des fins de propagande politique depuis l’indépendance du pays en 1962.

C’est ainsi que l’hymne national et des chants patriotiques sont entonnés par les foules pour exprimer leur patriotisme et la volonté de se réapproprier une Algérie qui leur a été volée. Les portraits et photographies des martyrs de la révolution nationale sont fièrement exhibés dans les rues. Au drapeau national élevé fièrement s’est ajouté l’emblème berbère dans de nombreuses villes notamment après que des policiers aient arraché certains emblèmes à des manifestants.

Face à ces manœuvres politiciennes, visant à semer la division, les manifestants ont scandé devant les marches de la Grande Poste à Alger : “Makanch 3onsosriya, khawa khawa” (Il n’y a pas de racisme, nous sommes tous unis). Les deux référents symboliques, forts de leur légitimité, cheminent désormais côté à côte sur la voie de l’affermissement de l’algérianité.

Les slogans comme contre-discours…

“Yetnahaw ge3” 

DR

 

En crise de légitimité, ni le Chef de l’Etat ni le Chef du gouvernement ne sont entendus par la population. La communication officielle de crise est assurée par l’intermédiaire du Chef d’Etat-Major. Il est intéressant à cet égard de constater que les slogans élaborés les vendredis interviennent principalement comme des réponses aux discours prononcés généralement les mardis.

Si certains textes sont laborieusement conçus, d’autres émergent spontanément, leur contexte de production leur confère de la visibilité et une viralité qui assure leur succès. Le slogan qui a sans doute connu le plus de fortune est le fameux « Yetnahaw ge3 » (Qu’on les fasse TOUS dégager).

Intervenant spontanément en plein direct de la chaine Arabia News, le jeune Sofiane interrompt la transmission pour corriger la journaliste, discréditer son récit et détourner à son profit le poids du cadre d’énonciation en inscrivant sa parole-slogan dans le genre médiatique/médiatisé. Pour rappel, la journaliste narrait la joie des Algériens après la démission forcée de Bouteflika et son remplacement par Abdelkader Bensalah.

Parlant en arabe algérien, le jeune a fait face à la caméra pour dire que ce n’est pas vrai, que les Algériens n’étaient pas convaincus, qu’on avait procédé au remplacement d’un pion par un autre et enfin, joignant le geste à la parole, il profère son viral “Yetnahaw ge3”. C’est sans doute le mot “pion” dit en français qui a amené la journaliste à lui demander de parler en arabe et lui de répliquer en s’en allant : “je ne connais pas l’arabe, c’est ça notre Derja”. Résumant la détermination des Algériens à en finir avec le système en place, il est devenu en quelques heures une véritable icône de la révolution pacifique.

Rubrique #vospréparatifs sur les RSN…

Concevoir un slogan verbal et/ou iconique permet aux Algériens de camper pleinement et activement leur rôle de manifestant-militant. La compétence linguistique du sujet implique une culture politique, historique, cinématographique etc., Autant de références culturelles, explicites et implicites, sérieuses et taquines, qui renvoient au monde l’éthos d’un algérien cultivé, politisé et civilisé.

Cette compétence linguistique se dédouble d’une compétence discursive qui témoigne de la capacité du scripteur à utiliser la langue en fonction de la conjoncture du moment. La mise à jour et la création de nouveaux slogans et leur diffusion interviennent chaque semaine, à la veille de chaque marche. Le même discours manifestant se retrouvera le lendemain scandé d’une seule voix.

De lourds et troubles moments d’émotion rythment cette révolution pacifique où se mêlent rires, larmes et sourires. Jamais auparavant les Algériens n’avaient été si frontalement exposés à eux-mêmes, à leurs concitoyens, à leurs femmes, à leurs traumatismes, à leurs crispations et à leurs aspirations.

Ce vendredi encore les voix de millions d’Algériens et d’Algériennes, battant les pavés, claquant des mains, martèleront, piqûre de rappel oblige : “Dawla madaniya machi 3askariya” (L’Algérie est un Etat civil et non militaire) et “Makanch intikhabet yel 3issabet ” (Il n’y aura pas d’élections (le 04 juillet) ô bandes de mafieux”.

En marche vers leur destin, les Algériennes et les Algériens, luttant ensemble, n’entendent rien lâcher de ce qu’ils ont déjà acquis et de ce qu’il leur reste à conquérir et de ce qu’il leur faut reconstruire, une jeune Algérie qui, riche de ses printemps, restera telle que l’avait prévue le poète : “immortelle ainsi que l’air et l’inconnu”. Nedjma vivra, l’Algérie étincellera…