ALGÉRIE
15/10/2019 12h:54 CET

Des personnalités appellent le pouvoir à faire "une nouvelle lecture de la réalité" et le harak "à plus de retenue"

Collage
Personnalités

Un groupe d’hommes politique, d’intellectuels, d’avocats, de militants de droits humains et de syndicalistes a signé une déclaration, rendue publique ce mardi 15 octobre 2019, dans laquelle ils préviennent contre “le blocage politique” dans le pays. Situation liée, selon eux, à l’attachement aux “méthodes du pouvoir personnel” et à la fraude électorale “dans toutes les consultations populaires”. “Malgré cela, ces méthodes n’ont pas réussi à cacher la défiance du peuple et sa perte de confiance dans la capacité de ses gouvernants à changer la réalité. Bien au contraire, celle-ci s’aggravait encore davantage après chaque parodie électorale. Aujourd’hui, force est de constater que parmi les résultats les plus manifestes de cette confiscation de la volonté populaire, le renforcement de la mainmise du pouvoir sur la vie politique”, est-il souligné. “La poursuite de la mobilisation populaire et sa détermination à satisfaire ses revendications légitimes pour l’instauration de la souveraineté du peuple sur l’Etat et ses institutions indiquent clairement que le processus enclenché le 22 février ne s’est pas seulement limité à l’empêchement du 5ème mandat, mais il s’est étendu au rejet des pratiques ayant conduit le pays à la situation que nous vivons”, est-il ajouté.

“Anciennes pratiques”

Les signataires rappellent que durant les huit mois de son existence, le mouvement populaire est resté dans cette voie, « ne faisant cas au passage, ni de ceux qui sèment le doute dans sa capacité, ni de ceux, dans ses rangs, qui changent de chemin en cours de route, ni enfin de ceux qui tentent de l’instrumentaliser, de le démobiliser ou de parier sur son essoufflement». Ils évoquent les initiatives politiques lancées par les partis, les personnalités nationales et la société civile pour sortir de la crise mais qui ont été ”ignorées par les autorités″. ”Le système politique a répondu au Harak conformément à ses anciennes pratiques, pensant à tort qu’il ne s’agissait là que d’un événement conjoncturel. C’est pourquoi, il s’est contenté d’orienter les regards vers la lutte contre la corruption pour atténuer la colère populaire. Il est clair que la lutte contre ce fléau, quand bien même elle est capitale, nécessite d’abord la lutte contre l’autoritarisme politique à travers l’instauration d’un système démocratique basé sur l’alternance au pouvoir…″, est-il proposé. Pour les signataires, il n’est pas de la responsabilité du harak de fournir des solutions toutes prêtes “pour une transition d’une période qui a trop duré à une ère dont l’avènement s’annonce difficile″.
La tâche principale du mouvement de contestation consiste, selon eux, à modifier l’équilibre des rapports de force sur le terrain, pour permettre aux élites nationales d’élaborer une vision nouvelle complète d’un nouveau système de gouvernance « qui repose sur le respect de la souveraineté du peuple à choisir ses représentants». Les signataires estiment que la majorité du peuple ne rejette pas de façon absolue les élections présidentielles car sa position ”s’érige sur de fortes convictions qu’elle partage, d’ailleurs, avec ceux qui se sont montrés au départ enthousiastes″. ”Les uns et les autres ont évalué à sa juste mesure, la réalité du pouvoir. Celui-ci conserve encore sans partage, l’exclusivité de la gestion de la chose politique qui comporte dans son essence une mentalité tutélaire en opposition totale avec la constitution dans la définition même du concept de la souveraineté populaire”, remarquent-ils.

Appel à des mesures d’apaisement

Selon eux, le pouvoir tente “un passage en force” vers les élections “en imposant sa main de fer pour consolider sa tutelle permanente sur le peuple”. La création de l’Autorité nationale indépendante des élections s’est, d’après eux, faite sans accord consensuel avec les acteurs politiques et les élites sociales. Les signataires disent espérer en la possibilité de parvenir à la solution de la crise politique actuelle et appellent à la poursuite de la contestation populaire pacifique. Ils appellent le pouvoir à prendre des mesures d’apaisement pour « réunir les conditions nécessaires au déroulement libre et transparent du prochain scrutin ». Il s’agit, entre autres, de libération « immédiate et sans condition » des détenus d’opinion, du respect « du droit constitutionnel » de manifester pacifiquement, de la levée de toute entrave à l’action politique, et à la liberté d’expression dans tous les média, « notamment l’espace audiovisuel public et privé », de la cessation des poursuites et « des arrestations illégales d’activistes politiques ». Ils appellent à « un dialogue sérieux et responsable » de toutes les parties favorables à ces revendications. Ils exhortent « toutes les tendances du Harak à plus de retenue et de vigilance afin d’éviter tout slogan attentatoire aux personnes et aux institutions, et d’exclure tout ce qui constitue une source de fitna ou de haine préjudiciables à l’unité nationale ».  « Nous ne pouvons concevoir la prochaine échéance présidentielle que comme le couronnement d’un dialogue aboutissant à un consensus. Notre pays a en effet besoin de l’apport de tous ses enfants pour élaborer une vision commune dont l’objet ne sera nullement de reconduire le régime actuel même sous un habillage nouveau, mais d’être le point de départ d’une vie politique nouvelle dans le cadre d’une unité nationale renforcée par sa diversité politique et culturelle, et qui dissipe toute crainte de l’institution militaire d’une autorité civile constitutionnelle », estiment-ils.

Ne pas “contrecarrer les revendications du peuple”

Ils préviennent contre la tenue des élections présidentielles sans consensus national préalable, car cela “attisera le mécontentement populaire et aggravera la crise de légitimité du pouvoir”. “Nous invitons le pouvoir de fait à procéder avec sagesse et objectivité, à une nouvelle lecture de la réalité afin de ne pas contrecarrer les revendications légitimes du peuple en faveur d’un changement pacifique des mécanismes et des pratiques de gouvernance, et pour ne pas frustrer les générations de l’indépendance emplies de patriotisme, de l’exercice de leur droit à l’édification d’un Etat moderne dans l’esprit rassembleur du 1er novembre”, insistent les signataires. Le texte est signé par, entre autres, l’ancien ministre Premier ministre Ahmed Benbitour, l’ancien ministre des Affaires étrangères Ahmed Taleb Ibrahimi, les anciens ministres Abdelaziz Rahabi et Ali Benmohamed, les avocats Ali Yahia Abdenour, Nouredine Benisaad et Abdelghani Badi, les universitaires Nacer Djabi, Louisa Ait Hamadouche, Idris Chérif, Mouslem Babaarbi et Farida Benfarrag ainsi que les syndicalistes Sadek Dziri et Iliès Mrabet.