MAROC
26/09/2018 18h:39 CET

Des mères et des associations oeuvrant dans le domaine du handicap mental crient contre "la hogra"

"Le handicap est l’affaire de tous”.

LEILA HALLAOUI/HUFFPOST MAROC

HANDICAP - Sous un soleil torride, devant le siège du Parlement au cœur de Rabat, elles sont venues nombreuses, ce mercredi 26 septembre à 11h. Des mères accompagnées de leurs enfants atteints d’un handicap mental, pour la majorité d’entre eux, mais aussi des militants associatifs et des encadrants ont répondu à l’appel au sit-in lancé par l’Union nationale des associations oeuvrant dans le domaine du handicap mental (UNAHM). Deuxième manifestation du genre après le sit-in de mercredi dernier, le mot d’ordre est le même: réclamer une vie digne pour des enfants “oubliés”. Sur les banderoles qu’elles brandissent, elles ont inscrit leurs cris du cœur, celui qui “ne trouve pas”, pour elles, d’échos auprès du gouvernement.

“Si nous avons choisi de tenir notre sit-in devant le Parlement, c’est pour dire que le handicap est l’affaire de tous”, déclare au HuffPost Maroc la présidente de l’UNAHM, Sabah Zemmama. Appelant les participants venus de plusieurs villes, Marrakech, Fès, Salé, Rabat, Témara, Mohammedia, Khouribga, M’diq et Ouazzane, à se masser en groupe devant l’institution législative du royaume, la militante ajoute: “Si le département de Bassima Hakkaoui a une mission de coordination, la prise de décision dans ce secteur du handicap, concerne tous les niveaux. C’est avec approche transversale qu’il faut appliquer!”

Du flou à l’horizon

Pour le moment, l’état des lieux suscite la colère. Les associations attendent le versement de subventions, en retard depuis deux ou trois ans. Leurs salariés, des éducateurs, eux, n’ont pas le choix que de prendre leur mal en patience. “Mais jusqu’à quand?”, se demande le président-fondateur de l’association Al Hanane pour le développement et l’intégration des enfants en situation difficile de Ouazzane et membre fondateur de l’UNAHM, Mouhyedine Bachir. Père d’un enfant autiste, aujourd’hui âgé de 17 ans, il nous confie que le calvaire qu’il avait enduré pour le diagnostic et la prise en charge de son fils a bouleversé sa vie. “Parce que de mes allers-retours à Casablanca, je revenais toujours bredouille, l’idée de créer cette association en 2009 s’est imposée d’elle-même”, affirme-t-il.

LEILA HALLAOUI/HUFFPOST MAROC

Une manière, pour ce père, de ne pas baisser les bras et de soutenir d’autres comme lui, mais il avoue que sans moyens financiers, l’avenir est improbable. “Au centre Al Hanane, nous accueillons plus de 80 enfants de 3 à 16 ans et sur la liste d’attente, une trentaine d’enfants sont inscrits. Nous avons réussi à en intégrer 26 dans l’école publique. Mais sans subvention, même si les éducateurs nous font confiance et continuent de travailler, l’avenir, pour nous, est de plus en plus flou”, confie le militant avec amertume.

“Des associations ont fermé leur porte!”, regrette Sabah Zemmama, soulignant qu’elles étaient très actives dans le domaine dans différentes villes du royaume. Et ce regret trouve sa légitimité dans le rôle vital qu’elles jouent auprès d’enfants handicapés dont les familles sont en situation précaire. “C’est très difficile financièrement et moralement de subvenir aux besoins d’un enfant handicapé”, témoigne Zahra Berrabah, mère de Soulayman, âgé de 9 ans, souffrant d’une trisomie 21. Résidant à Salé, c’est au centre Malaika pour la scolarisation et la prise en charge des enfants porteurs de trisomie 21 et d’infirmité motrice cérébrale (IMC) qu’elle a inscrit son fils. Elle lui fait suivre aussi trois séances de kinésithérapie par semaine dans un centre à Rabat. “Souvent, je passe mes journées dans le transport pour le conduire à ces séances. Et je ne constate pas que ces efforts apportent de réelles améliorations sur mon fils”, estime-t-elle.

“Sommes-nous indésirables?”

Si Zahra ne rate pas les sit-in de l’UNAHM, c’est pour une raison: “Je ne veux plus ressentir cette hogra (mépris) avec laquelle on nous traite dans la société. J’ai toujours l’impression que nous sommes à la fois indésirables et oubliés”. Elle lève la banderole qu’elle a ramenée avec elle “Non à la hogra” d’une main et tient son fils de l’autre. Cette mère en détresse a surtout peur de perdre espoir, confie-t-elle. Alors, elle part rejoindre les autres mères présentes au sit-in comme pour trouver une force auprès d’elles. “Nous vivons le même calvaire!”, tentent-elle de la consoler en lui extirpant un sourire timide.

LEILA HALLAOUI/HUFFPOST MAROC

Elles scandent en chœur: “Les problèmes des handicapés sont là, mais le gouvernement n’est pas là”, “Vous nous avez oubliés à l’école et à la formation!” ou encore “Saad-Eddine El Othmani, le handicapé est en train de souffrir”. Toutes se disent préoccupées surtout par l’avenir de leurs enfants. “Badreddine rêve de devenir un champion de karaté, malgré son handicap et je l’emmène à la salle pour s’exercer”, nous confie Fatna Maslaoui fier de son fils âgé de 8 ans. De Salé également, elle nous précise que son fils n’a pas de handicap moteur, mais physique dû à un manque d’oxygène. Mais ce qu’elle regrette le plus c’est d’avoir été obligée de le scolariser avec des enfants trisomiques parce qu’elle n’avait pas la possibilité de le faire dans une école normale. “Il est sur une chaise roulante en raison du problème d’équilibre dont il souffre, mais il n’a pas de problème à apprendre normalement”, s’indigne-t-elle.

Prêtes à tous les sacrifices, ces mères se posent la question sur le devenir de leurs enfants sans elles. Amina Jbali est venue de Kénitra avec son fils Nassim trisomique pour attirer l’attention sur la fragilité et l’importance de l’assistance d’un enfant handicapé. “Aujourd’hui, mon fils a 22 ans mais il ne sait pas s’habiller seul”, affirme-t-elle. Elle raconte avoir demandé une retraite anticipée après avoir passé 36 ans dans une fonction publique: “Il fallait que je reste auprès de lui. Nous l’avions inscrit au centre Touyour Al Janna à Kénitra, mais, à son retour, il devait trouver quelqu’un pour l’assister”.

Elle lui donne toute son attention et dit ne pas comprendre pourquoi l’allocation octroyée aux enfants de parents fonctionnaires s’arrête à l’âge légal de la majorité. “Dans le cas du handicap, il faut faire une exception, je trouve”, estime-t-elle. Amina s’arrête de parler un instant, et, les larmes aux yeux, elle nous confie: “Je ne sais pas ce qui adviendra de lui si nous n’étions plus là”. Nassim, à côté d’elle, la regarde comme pour lui témoigner sa reconnaissance.

LEILA HALLAOUI/HUFFPOST MAROC

Coûte que coûte

La question des moyens se pose avec acuité que ce soit pour les parents ou pour les associations souvent fondées par ces derniers. “Le fonds de cohésion social a compliqué la situation. L’octroi de subvention aux ONG, désormais assujetti à plusieurs conditions, contraint les associations à imposer un engagement signé aux éducateurs leur assurant le paiement 11 mois sur 12”, fait remarquer Bouchra Benseghir, directrice du centre Hadaf à Rabat. Cette responsable met l’accent sur la précarité des familles à qui le centre essaie, dans la mesure du possible, de procurer les médicaments nécessaires à leurs enfants. “Nous comptons énormément sur nos partenaires privés et sur l’INDH pour continuer notre mission”, reconnaît-elle.

“Nous continuerons à nous élever contre l’ignorance qui frappe les personnes handicapées”, promet, de son côté, la vice-présidente de l’UNAHM, Amina Msefer. Et de souligner qu’avoir une trisomie 21 ne veut pas dire “ne pas être capable de travailler et de donner”. Refusant la négligence, elles continueront à se battre.