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11/06/2018 03h:08 CET | Actualisé 11/06/2018 03h:08 CET

Des lieux préservés

Edouard Verschaffelt - Scene familiale

Lorsqu’on parle de lieux préservés, cela veut dire qu’on y trouve encore quelque chose qui a disparu d’à peu près partout ailleurs. Même si la vie s’y est modernisée, des traces d’un esprit et d’une manière d’être y subsistent, ou y subsistaient. Naturellement ces lieux préservés sont de plus en plus rares au 21e siècle, parce qu’on n’a pas su leur éviter la part néfaste de la modernité.

L’Algérie n’est pas épargnée par cette dégradation qui date de l’époque coloniale mais s’est beaucoup accentuée depuis l’indépendance. A la fin du 19e siècle et au début du 20e, les lieux préservés ont commencé à perdre leur précieuse originalité, mais dans la mesure où la colonisation arrivait par la côte, ses effets ont mis plus longtemps à se faire sentir dans les régions du sud c’est-à-dire dans leurs lieux habités que sont les oasis.

Les populations locales n’en étaient peut-être pas conscientes elles-mêmes tant il est vrai qu’on se voit moins bien soi-même que les autres ne nous voient, mais les étrangers, principalement européens, ont parfois compris la chance extraordinaire qu’ils avaient de rencontrer dans leur périple ces “endroits préservés”, d’autant qu’ils savaient bien que cet état de préservation ne pouvait manquer d’être éphémère. D’où le désir de dire dans toute la mesure du possible —mais ce n’était pas facile— ce qu’il en était de cet état miraculeusement préservé.

Il fallait trouver pour cela le langage, verbal ou pictural, qui éviterait de rabattre les mondes préservés sur des représentations conformes au modèle dominant. C’est ce que tente de faire Isabelle Eberhardt lorsqu’elle parle d’El Oued tel qu’elle l’a découvert à l’extrême fin du 19e siècle, avec le sentiment de vivre un moment et une rencontre absolument uniques, dont il fallait parler avec le plus grand soin.

C’est aussi ce qu’ont éprouvé les artistes peintres lorsqu’ils ont vu Bou-Saâda, un lieu jugé par eux si frappant et si extraordinaire qu’ils ont choisi de s’y installer, jugeant qu’ils n’en trouveraient jamais un autre aussi favorable à leur bonheur et à leur art.

Pourquoi en parler au pluriel, alors qu’en général le seul nom de Dinet est associé à Bou-Saâda ? C’est parce qu’au même moment un autre peintre, moins connu que lui, a fait le même choix. Il s’appelle Verschaffelt, nom d’origine flamande, et il a été formé aux Beaux-Arts de Gand en Belgique. Il découvre Bou-Saâda  en 1919 beaucoup plus tard que Dinet qui s’y est établi dans les deux dernières décennies du 19e siècle. Mais Edouard Vershaffelt s’intègre complètement à la population de Bou-Saâda à partir de 1924 en épousant une jeune femme du pays et c’est là qu’il va vivre désormais, adoptant la vie saharienne, jusqu’à sa mort en 1955.

L’un de ses très beaux tableaux s’intitule “Scène familiale”, on y trois jeunes femmes portant la tenue du pays, aux couleurs chatoyantes, et l’une d’elle porte dans ses bras un bébé épanoui dans son sommeil. Elle en est sans doute la mère bien qu’elle paraisse très jeune, et elle est visiblement émerveillée par ce gracieux enfant, dont on se dit à la réflexion qu’il pourrait bien être aussi celui du peintre.

Malgré leur différence d’âge celui-ci a connu son aîné Dinet, et les jeunes filles ou jeunes femmes qu’ils peignent sont bien les mêmes, quoique Vershaffeld les montre plus douces et plus intériorisées.

Ainsi l’oasis de Bou-Saâda a inspiré à peu d’intervalle deux grands peintres,  ce qui ne saurait être un pur hasard. A partir de ce lieu, ils ont voulu dire quelque chose d’un monde encore préservé, par la rencontre duquel le cours (et le sens) de leur vie a été complètement changé.

Leur art l’a été aussi : alors qu’ils étaient auparavant des peintres européens à la manière classique de leur temps, comme on peut voir dans le très beau portrait souvent reproduit que Dinet a fait de sa sœur Jeanne et qui se trouve dans le château de famille en pleine forêt de Fontainebleau, ils ont complètement changé leur manière de peindre pour rendre compte de la réalité bou-saâdienne physique et morale. Morale non pas au sens où leur peinture devrait illustrer une éthique différente (d’origine traditionnelle ou religieuse) mais au sens où “moral” est l’adjectif qui correspond à “mœurs”, manière de vivre, gestuelle, vie sociale et relationnelle, valeurs en usage dans les comportements quotidiens.

Leur effort pour représenter tout cela selon un art de peindre approprié est leur manière de participer à la préservation des lieux et d’en être respectueux. Au risque que leur intention soit mal comprise et mal interprétée.

Il y a un exemple célèbre en la matière, celui de Gauguin aux  îles Marquises, à une époque recouvrant le moment à Dinet vivait à Bou-Saâda : le peintre Paul Gauguin a été enterré, en 1903, dans le cimetière du village de Atuona, dans l’île de Hiva Oa,  mais comment pourrait-on évoquer son nom sans rappeler l’arrivée qu’y fit Jacques Brel en 1975 avant d’y être enterré à son tour trois ans plus tard, tout près de la tombe de Gauguin. Pour l’un comme pour l’autre, cette île des Marquises a été sans conteste un “lieu préservé”, ce dont le grand Jacques la remercie en lui dédiant une chanson :

La pluie est traversière

Et par manque de brise
Le temps s’immobilise
Aux Marquises

Du soir, montent des feux et des points de silence
Qui vont s’élargissant, et la lune s’avance
Et la mer se déchire, infiniment brisée
Et la nuit est soumise et l’alizé se brise
Aux Marquises