ALGÉRIE
20/02/2019 14h:15 CET | Actualisé 21/02/2019 11h:36 CET

Des grandes espérances à la sanglante désillusion : l’Algérie en noir et blanc de Ammar Bouras

En noir et blanc, les années d'espoir suivies de la grande fracture, racontées par l'objectif de Ammar Bouras

Editions Barzakh

La sortie de la décennie dite noire a été escamotée en Algérie. Un grand traumatisme non traité et dont on ne tire aucun enseignement. Il y a juste une société qui traîne un lourd stress post-traumatique, des rancoeurs enfouies, des familles cassées, des amitiés perdues et une tendance à la “harga” qui s’est amplifiée sous le silence contraint.

L’amnésie a été dictée comme une obligation légale avec le fameux article 46 de la “charte pour la paix et la réconciliation nationale” qui édicte le mot d’ordre du vainqueur aux mémoires forcément diverses et contradictoires des Algériens: trois à cinq ans de prison à quiconque par “ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale…”.

Mais le silence n’est pas seulement une injonction du pouvoir. Ces années-là où les espérances ont été grandes et le naufrage violent, de nombreux algériens, pour ne pas dire la société entière, hormis ceux qui font dans les instrumentalisations politiques grossières, sont dans le refoulement. Une sorte de mécanisme d’autodéfense pour oublier aussi bien les espérances - et donc de ne plus en avoir pour le présent - que la violence fratricide incompréhensible et insoutenable.  

Le livre de photo du photographe-plasticien Ammar Bouras, “1990-1995- Algérie, chronique photographique”, paru chez Barzakh, révèle - terme photographique par excellence - une partie de ces espérances que nous avons cessé d’avoir et de ces peurs et angoisses que nous ne voulons plus voir.

Du mouvement à la spirale

C’est en noir et blanc. La lumière pour l’exaltation d’une société qui croyait entrer dans une nouvelle ère, dans une nouvelle histoire, le sombre pour l’échec qui s’énonce, déjà, dans la peur des uns et des autres, avant de basculer dans la violence.

La force de ce livre est de ne pas commencer par 1992, l’année du basculement dans les affrontements, mais en 1990, à un moment où tous les espoirs sont permis. Les Algériens, islamistes, démocrates ou autres qui marchent, au sens propre et au sens figuré, pour eux-même mais aussi pour dénoncer ce qui arrive aux autres, en Irak notamment.

Des historiques qui reviennent après des années d’exil et de bannissement mémoriel, comme pour Aït Hocine Ahmed et Ahmed Ben Bella, des femmes et des hommes anonymes qui s’impliquent en politique. C’est, en dépit des inquiétudes, des peurs et de la confrontation déjà en germes, une Algérie en mouvement que décrivent les premières années. Après ce n’était plus un mouvement mais une spirale folle d’une Algérie qui sombre dans le morbide.

Ammar Bouras travaillait pour le compte d’Alger Républicain, journal très engagé dans ce qui sera la grande fracture dans la société - et qui lui-même connaîtra une fracture interne illustrée par les images de la grève qui donnera naissance par la suite au Matin - mais ces images sont au-delà de cela.

Chacun les lira probablement de manière différente, selon le point de vue qu’il avait eu à l’époque, mais ce sont des photos qui secouent, réveillent et révèlent. Et qui, peut-être, avec d’autres témoignages à venir aideront à faire la thérapie d’un pays encore sous stress post-traumatique et qui ne veut pas voir ou revoir.


Ammar Bouras, “1990-1995- Algérie, chronique photographique”,
Préface de Malika Rahal, Entretien avec Adlène Meddi- Editions barzakh  Prix : 2.800 DA