ALGÉRIE
03/09/2018 16h:51 CET

“Des figues en avril”: un huis clos avec son fils, un retour sur une vie de luttes

Dans “Des figues en avril”, Nadir Dendoune place sa mère au centre de son œuvre. Il dévoile le destin d’une femme rurale, illettrée, qui arrive en France à l’âge de 25 ans avec plusieurs enfants  et sa seule sa volonté de réussir comme arme.

Nadir Dendoune/FB
Le realisateur Nadir Dendoune avec sa mere Na Messaouda.

“Des figues en avril”, le documentaire projeté en avant-première à l’ouverture des Rencontres cinématographiques de Bejaia, du réalisateur Nadir Dendoune était l’occasion au public des RCB de discuter avec le réalisateur et l’héroïne de son film, sa mère, Na Messaouda.

Au lendemain de la projection, le réalisateur a animé une conférence dans le cadre des “cafés du théâtre” en présence d’un public conquis déjà par son film et marqué par toute la tendresse qui s’en dégageait. L’impact des différents thèmes abordés lors du film n’a pas manqué de drainer un public nombreux et curieux d’en apprendre davantage auprès de son réalisateur.

Dans “Des figues en avril”, Nadir Dendoune place sa mère au centre de son œuvre. Il dévoile le destin d’une femme rurale, illettrée, qui arrive en France à l’âge de 25 ans avec plusieurs enfants  et sa seule sa volonté de réussir comme arme.

Loin de la société dans laquelle elle a grandi, ses coutumes et traditions, Na Messaouda  doit s’adapter à cette société dont les codes lui sont totalement étrangers.

Âgé de 82 ans aujourd’hui, les enfants ont grandi, le mari est dans une maison de retraite pour une meilleure prise en charge de son Alzheimer, elle relate ce long parcours de femme, d’épouse et de mère.

Ceux qui ont assisté à la projection définissent Na Messaouda de “maman universelle”. Interpellés par certaines séquences dans le documentaire, certains ont retrouvé dans son personnage attachant celui de leurs mères ou grand-mère.

“Les gestes qu’elle perpétue en accomplissant ses tâches ménagères me rappellent ma grand-mère. Elle ne laisse pas l’eau du robinet couler pour ne pas le gaspiller. Sa manière de passer la serpillière ou encore comment elle tient son moulin à café, me renvoie au souvenir que j’ai de ma propre grand-mère très similaire à Na Messaouda”, confie une participante.

 Nadir Dendoune explique qu’il lui était  très difficile de filmer sa propre-mère. Il révèle qu’il a filmé à l’instinct sans plan précis. Cependant, il ne voulait pas faire un film “intellectuel” compris seulement pas une “certaine élite” mais un documentaire qui soit compris par les aînés comme sa mère, les villageois aussi, en somme un film à la portée de tous.

 “Des figues en avril” et à travers les confidences de Na Messaouda évoque plusieurs faces de la vie qui a été la sienne. Elle y confie l’importance de  l’identité pour elle en insistant sur son appartenance à sa Kabylie natale et à son Algérie qu’elle ne dissocie à aucun moment de son récit.

Elle parle aussi de l’importance de l’éducation en avouant qu’elle aurait aimé apprendre à lire et elle évoque aussi avec une certaine pudeur la relation du couple.  Pour elle, la fidélité et le devoir de s’occuper du conjoint sont impératifs. “Les hommes quittent les femmes mais les femmes restent toujours”, glisse-t-elle avec une pointe d’humour.

Mais l’exil reste au cœur des confidences de Na Messaouda. On y découvre qu’elle voue un amour sans partage pour sa patrie. Dès les premiers plans du film, le couple Dendoune exprime cette volonté du retour qui l’anime. Les deux conjoints ont travaillé dur pour renforcer leur patrimoine en Algérie. Cependant la famille Dendoune n’est jamais rentrée. Elle est restée en France.

Na Messaouda le vit mal. Presque comme un échec. Elle le confie de manière explicite: “aujourd’hui on vit en France que Dieu nous pardonne”. Et lorsque son fils lui demande pourquoi ce projet n’a pas abouti, elle lui répond “nous ne sommes pas à la hauteur de l’Algérie et l’Algérie n’est pas à notre hauteur”.

Cette pensée quasi philosophique n’a pas laissé le public indiffèrent. Certains ont été surpris par la “lucidité” de cette femme illettrée et ont évoqué à leur tour les causes de leur propres exils. Des descendants d’immigrés ont souligné, à leur tour, cet “entre-deux” déchirant qu’ils connaissent tous si bien.

“Je suis née et je vis en France, mais le sentiment d’appartenance à une autre patrie est omniprésent en moi. D’une part parce que la société française nous le fait comprendre constamment et d’autre part, car c’est une composante importante dans notre éducation. Le malaise de Na Messaouda, est celui de nos parents immigrés et le nôtre aussi”, souligne une participante.

À la clôture de cette séance où la parole a été donné au public, Nadir Dendoune a confié que l’échange avec le public autour de son documentaire lui a permis d’avoir d’autres lectures de son film et de le voir autrement.

Il a ajouté que ses travaux futurs seront centrés sur l’histoire de ses parents. Il estime qu’il faut se réapproprier son histoire personnelle pour mieux en parler.

“Je ne me suis jamais retrouvé dans les travaux des sociologues, chercheurs ou encore réalisateurs, quand il parlent de nous les enfants des quartiers populaires ou d’immigrés. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il faut qu’on reprenne confiance en nous, qu’on raconte notre histoire comme on l’a vécue”, conclut Nadir Dendoune.

Des “heros de sa famille”, ses parents, Dendoune” fait le coeur des ses livres et documentaire et lève le voile sur ces Algériens déchirés entre deux rivages et qui se battent au quotidien pour être les dignes de leurs géniteurs.