TUNISIE
06/05/2019 15h:07 CET

Des fables en dialecte tunisien par Lotfi Thabet : Un régal pour la culture populaire

"Bloc-note, crayon et gomme, j’écrivais, j’effaçais, je réécrivais..."

Lotfi Thabet / Couverture du livre / édition Arabesques

Il y a les fables d’Ésope (7e-6e siècle av. J.C.), figure emblématique de la fable dans la Grèce Antique, “le père de la fable”, fut-il surnommé, qui a inspiré Phèdre, Babrius, Marie de France, Romulus de Nilant, et plus tard Jean de La Fontaine.

Chaque fabuliste ”ésopique” avait alors marqué son époque, par une adaptation personnelle, libre et créatrice. Une narration courte, des animaux personnifiés, souvent en duo, et une morale composent chaque fable. Les fabulistes les dosent à leur guise.

C’est beaucoup plus récemment, il y a quelques mois, que des fables ”ésopiques” en dialecte tunisien, voient le jour, par le crayon de Lotfi Thabet, dans le recueil “Kima 7kétli Mameti” (Ainsi me les racontaient ma grand-mère).

LOTFI THABET - éditions Arabesques

Cinq fables, format texte et format CD, des passages chantés, des rimes recherchées, et c’est avec humour, raffinement et nostalgie qu’il nous conte les histoires du loup et de l’agneau, d’un autre loup, de la chèvre et du chevreau, du lion et du moucheron... Dont vous trouverez quelques extraits au fil de l’article.

Dans cette entrevue, Lotfi Thabet revient sur son parcours de cinéaste et sur les prémices de ses fables, des fables bien tunisiennes. Récit.

L’amour du cinéma et du Maghreb

“Avant mes études à l’INSAS, dans le domaine de l’art du spectacle, à Bruxelles, j’avais fait des études de journalisme, en Tunisie. Je tenais en parallèle un ciné-club à Tunis, qui me faisait vivre ma passion pour le cinéma. C’est dans ce cadre que j’ai exercé le métier de scénariste.

Seulement, je garde aujourd’hui le souvenir d’une grande déception, celle de voir un projet de long-métrage, qui me tenais beaucoup à coeur, avorter.

J’avais en effet écrit le scénario de mon premier grand projet, ‘Trans-Maghrébin’, et je me suis retrouvé alors devant la dure réalité, qui brise mes espoirs de réaliser ce projet cinématographique. Les moyens manquaient en Tunisie pour faire du cinéma. Mon projet ne voit pas le jour, à cause de coûts monumentaux, parait-il.

Mon scénario dessine le Grand Maghreb avec un train. Un train qui a existé et qui a traversé Tunis-Alger-Casablanca, pas plus de deux ou trois fois... Malheureusement, la politique n’avait pas suivi le rêve que beaucoup avaient, et que j’avais aussi, est enterré dans un entrepôt. 

Mon idée était que je fasse la partie du film qui se passe entre Tunis et Ghardimaou, qu’un algérien le reprenne de Ghardimaou à Alger et jusqu’à la frontière marocaine, et qu’un marocain s’en aille avec, jusqu’à Casa.

Des moyens monumentaux? Pourtant, les deux-tiers de ce scénario se passent dans un train. Un train installé dans un studio, pas un vrai train, évidemment. Sur les vitres, il y a ce qu’on appelle “la transparence”, c’est à dire, les vitres sont en fait des écrans où les paysages défilent. Malheureusement, cela n’a pas abouti, et je suis resté sur ma faim.

Actuellement, le projet de la ligne ferroviaire trans-maghrébine est relancé, mon projet aussi. Je vais le réécrire et le réadapter au nouveau contexte maghrébin et mondial”.

L’épisode-Journalisme

“Avant de partir en Belgique, j’avais fait des études de journalisme. Je contribuais au journal “L’Action”, fondé par Bourguiba (1932-1988), en tant qu’organe du parti Néo-destourien. Je tenais en parallèle un ciné-club à la maison de jeunes de Belvédère, aux différentes activités connexes, dont je rendais dans le journal. Cependant, les articles que je rédigeais avaient plutôt des tendances socialistes, voire communistes, selon certains. On m’avait avertis alors que je pourrais avoir des ennuis... Je décide de foutre le camp!”

L’Art du spectacle, en Belgique

“Je suis parti en Belgique, sans rien! Des amis m’ont accueilli... Et j’ai attendu avant de passer le concours d’entrée à l’école INSAS, l’Institut national supérieur des arts du spectacle. C’était une école très cotée dans le domaine.

J’ai été admis, une bourse en prime. Donc j’ai continué, et voilà que je suis cinéaste, scénariste surtout.

Et puis, je suis resté en Belgique, je me suis marié, en 1967, et cela fait 51 ans que je suis Belge, et Tunisien... Tunisien depuis toujours, et Belge depuis 51 ans.”

Les fables de Lotfi Thabet

“Installé à Bruxelles, je téléphone régulièrement à ma mère, à Tunis, parlant de tout et de rien, du beau temps, des mariages et des décès.

Un jour, après avoir raccroché, je me suis aperçu combien la langue tunisienne était riche et belle. Ma mère, cette femme, qui n’a jamais été à l’école, a un langage et une force d’expression d’une précision et d’une beauté inimaginables!

J’ai réfléchis... Avant que je ne vienne à Bruxelles, cette langue me passionnait, parce que j’adorais les chansons populaires: le Malouf, les musiques classiques, les proverbes... Pourquoi est-ce que je n’écrirais pas quelque chose dans la langue de ma mère?

Et par hasard, j’avais devant moi, sur le bureau un livre de La Fontaine...
J’ouvre la première page. C’est “Le loup et l’agneau”. J’ai pensé tout d’abord à le traduire, puis...”

La Fontaine, une inspiration

“Je suis un grand amoureux de La Fontaine. C’est un très grand poète et écrivain... 

Dans beaucoup de pays, on enseigne la langue française, en tant que langue étrangère, à travers les fables de La Fontaine. C’est à la fois facile, mais représente en même temps la beauté de la langue française.

S’inspirant d’Ésope dans la plupart de ses fables, La Fontaine a écrit dans la langue de son époque, s’adressant un peu à la classe à laquelle il appartenait, l’aristocratie. C’est aussi le cas des autres fabulistes à travers l’histoire”.

“J’ai commencé à traduire...”

“Je me suis trouvé devant un genre littéraire qu’il ne fallait point négliger. Il fallait de l’ardeur.

Bloc-note, crayon et gomme, j’écrivais, j’effaçais, je réécrivais...

Je devais me remémorer de ma culture aussi. Je m’en suis imprégné, à travers les chansons tunisiennes, les proverbes populaires, et des lectures de El Aroui et Ali Douaji... J’ai aussi étudié la prosodie, les proses rythmées...

Le premier morceau est prêt: Le loup et l’Agneau, à la tunisienne.

Lotfi Thabet - éditions Arabesques

 

Je le lis à ma mère. La voyant séduite, c’est son enthousiasme, mais aussi ses critiques, qui m’ont donné envie de continuer, d’avancer, et d’écrire d’autres fables”.

Retour aux traditions

“A chaque fois que je revenais en Tunisie, je m’apercevais tristement que la langue parlée chez nous se réduisait comme peau de chagrin. J’entends des expressions-bateau dans les cafés. Des expressions et des mots qu’on plaçait dans n’importe quel contexte. “Mouch normal”, dit-on aujourd’hui, pour exprimer l’émerveillement, l’étonnement ou le désenchantement, et d’autres mots encore.

LOTFI THABET - éditions Arabesques

Notre langue parlée, la langue nationale qu’on peut écouter à la radio, on la retrouve dans les chansons, dans les pièces de théâtre, mais elle est beaucoup moins courante dans la littérature, hormis la très belle poésie bédouine qui n’est pas comprise par tout le monde.

Ceci n’est pas le cas dans les autres pays arabes

Il y avait aussi un autre problème. Il n’y a plus de conteurs pour enfants. Ma grand-mère m’a gâté sur ce point, mais aujourd’hui, les choses ont changé. Cette tradition s’est perdue”.

Pour les enfants, pour les adultes également

“Les fables ont cet aspect pédagogique. J’estime qu’on ne peut rien cacher aux enfants. Cette séparation qui existe dans la société, qui veut qu’il y est un langage pour les petits, un pour la famille, un à l’école, etc. Je m’y oppose.

Il est entendu, que pour les fables, il y a une symbolique qui se cache derrière chaque histoire. Des histoires racontées à travers des animaux personnifiés, qui servent à instruire les adultes ou à leur faire passer un message. Quand on dit ‘lion’, c’est pour parler du roi, par exemple.

Pour ce qui est des enfants, ils adorent les animaux, mais il y a aussi l’aspect ludique. Les enfants apprennent beaucoup plus aisément en jouant.

Lotfi Thabet - éditions Arabesques

 

À travers les fables, ils apprennent depuis le petit âge, que l’autorité se trouve quelque part. Quand ils vont grandir, ils vont la retrouver sans la société, sous forme de roi, de flic ou de lois.

C’est bien de le savoir par le jeu. Ils apprennent aussi qu’il y a la peur, qu’il y a des choses dures dans la vie. Tous ces mots exorcisent cette peur, leur donne du courage à l’affronter.

Les enfants veulent être forts comme le lion, ou débrouillards, comme la chèvre”.

Quelques mots pour résumer

“Je reviens aujourd’hui avec ce recueil de fables... c’est un monument de sociologie et d’Histoire... Rallume le dialecte tunisien dans la littérature populaire. Il fait revivre les contes pour enfants et s’adresse à tout le monde, et ceux qui ne savent pas lire, arrivent facilement à le décorder”.

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