TUNISIE
18/09/2018 13h:07 CET | Actualisé 20/09/2018 12h:07 CET

Des centaines d'enfants sans soutien familial dans la précarité. Le réseau Amen Enfance alerte

Ils sont environ 1000 enfants nés hors mariage en Tunisie, d’autres ont perdu leur soutien familial ou ont été victimes de violences. Que deviennent ces enfants?

Jason Reed / Reuters
Photo d'illustration

Ils sont environ 1000 enfants nés hors mariage chaque année en Tunisie, d’autres ont perdu leur soutien familial ou ont été victimes de violence. Que deviennent ces enfants? Quelle prise en charge leur réserve-t-on?

Depuis 1971, l’État a créé l’Institut national de protection de l’enfance (INPE), une structure sous la tutelle du ministère des Affaires sociales qui prend en charge une centaine d’enfants dès leur naissance, en général pour quelques mois, jusqu’à leur adoption ou placement en famille d’accueil- moyennant une certaine somme pour ladite famille-ou dans le meilleur des cas leur réintégration dans leurs familles biologiques. D’autres y restent car ils n’ont pas été adoptés ou mis sous tutelle en raison de leur état de santé.

D’autres institutions existent telles que SOS Gammarth et ses villages répartis dans toutes la Tunisie.

L’existence de ces institutions comme d’autres associations est-elle synonyme de prise en charge adéquate et d’épanouissement pour ces enfants fragilisés?  

“En dépit des efforts menés par les associations en faveur des enfants sans soutien familial, beaucoup reste à faire surtout de la part des autorités publiques”, affirme le coordinateur général du réseau Amen Enfance (RAET) , Nizar Fares au HuffPost Tunisie.

Le RAET rassemble 13 unités de vie associatives (UVA) implantées dans 11 gouvernorats. “Ces UVA ont permis depuis leur création d’atténuer, dans une large mesure, les pressions sur l’INPE, d’améliorer sensiblement le bien-être des enfants nés hors mariage et de créer de nouvelles capacités au niveau régional en matière de prise en charge de cette catégorie sociale à besoins spécifiques et d’accompagnement des mères célibataires”, a-t-il ajouté.

Ces associations prennent en charge, en partie, les 600 enfants en moyenne  abandonnés et placés dans des établissements d’accueil, elles accueillent environ 400 enfants de 0 à 2 ans, 240 autres enfants sont placés dans les institutions. Il ne s’agit là que d’enfants en bas âge, explique le représentant du réseau Amen Enfance.

Se substituant au rôle de l’État dans le cadre de la politique de délégation des services, ces associations reçoivent 25.000 dinars par association par an à titre de subvention: “Or une étude réalisée par le RAET en Partenariat avec Santé Sud (ONG de Solidarité Nationale) sur la nomenclature des coûts de prise en charge actuelle a révélée qu’actuellement le coût de prise en charge réel s’élève en moyenne à 90 Milles dinars par UVA (sans parler du coût d’une prise en charge idéale qui serait nettement plus élevé)”, explique-t-il.

Pour brasser des fonds, les associations essayent d’avoir des dons en frappant aux portes des particuliers mais aussi de sociétés. 

Sans ces fonds, les UVA “ne peuvent pas répondre répondre à des besoins additionnels (en termes d’effectif), des nourrissons pourraient séjourner pendant des périodes assez longues (4 -6 mois) dans des services mal appropriées et parfois des conditions absolument insalubres à la maternité de certains hôpitaux, ce qui entraînerait des préjudices irrémédiables à ces enfants”, ajoute le responsable associatif.

Ce dernier plaide pour une augmentation des budgets alloués par le Ministère des Affaires Sociales (MAS) aux pouponnières associatives, voire le renforcement de leurs capacités en termes d’accompagnement psycho-social et financier des mères célibataires afin de prévenir l’abandon de l’enfant. 

“Un autre grand problème que rencontrent les UVA membres du RAET mais aussi l’INPE est la régularisation définitive de la situation juridique des enfants qui sont généralement accueillis en admission temporaire au sein de ses structures. Ne peuvent être adoptés ou placés dans une famille de substitution selon le mode de la Kafala, que les enfants dont la situation juridique a été définitivement régularisée conformément aux dispositions juridiques en vigueur. Or, cette phase requiert une coordination active entre toutes les parties (INPE, UVA, juges de la famille, DPE et ministère de l’Intérieur) afin d’épargner aux enfants tout séjour long au sein de l’institution qui peut parfois dépasser les 12 mois”, a renchéri Nizar Fares.

L’enfant face au système

Parce qu’élever des enfants ne s’improvise pas, Amen Enfance oeuvre, entre autres, à former ceux qui travaillent dans les associations afin d’améliorer la qualité de la prise en charge. Ce renforcement passe entre autres par les formations des professionnels de première ligne (les assistantes maternelles).

C’est d’ailleurs la qualité de la prise en charge qui est l’enjeu actuellement: “Dès les années 40 et 50, des études ont été publiées en Europe sur les méfaits de l’institutionnalisation de la prise en charge des enfants sans soutien familial. Elles montrent que l’enfant a besoin de soins individualisés, qu’il faut savoir communiquer avec lui et pas seulement lui donner à manger et le nettoyer. Ces études montrent que l’enfant était obligé de s’adapter à l’institution au lieu de l’inverse et ça engendre au final des séquelles irréversibles”, explique le coordinateur général du réseau.

Jusqu’à récemment,l’urgence était de placer les enfants le plus rapidement possible, de satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Qu’en-t-il de la qualité de la prise en charge? Qu’en-t-il des cas de maltraitance

“Aujourd’hui, il y a un changement radical dans la logique d’intervention auprès des enfants placés. En effet, la priorité c’est de faire en sorte que l’accueil institutionnel soit le dernier recours une fois que les autres mesures n’ont pas abouti. Ainsi, la prévention de l’abandon et le recours aux familles d’accueil sont les axes prioritaires pour être en cohérence avec les politiques publiques et les paradigmes internationaux”, souligne-t-il.

À l’échelle internationale, on tire la sonnette d’alarme sur l’inefficacité de ces institutions, “de leurs dimensions excessives, de leur isolement ou de leur délabrement”. Une politique de désintitutionnalisation est vivement recommandée.

La Tunisie a pris part à ce changement en entamant sous l’égide du Ministère des Affaires sociales avec plusieurs parties prenantes comme le ministère de la santé, de la justice, de la Femme et de la famille, de l’éducation, et l’UNICEF

Alors que le manque de moyens financiers constitue une plaie dans la prise en charge en Tunisie, cette désintitutionnalisation va-t-elle signer le désengagement de l’État? Une crainte légitime mais à écarter si on se fie aux engagements pris par celui-ci en la matière, estime le représentant du réseau Amen Enfance. 

Le but est désormais de nouer des liens familiaux avec l’enfant, de l’attacher à une figure maternelle stable. Pour cela, le placement dans une famille d’accueil est l’issue la plus adéquate pour l’enfant abandonné afin de lui assurer un certain équilibre, plaide-t-il.

On parle ici de professionnalisation des placements dans les familles d’accueil. Celles-ci doivent bénéficier d’une contrepartie financière plus importante au lieu des 100 dinars , pas suffisante satisfaire les besoins de l’enfant placé, selon lui.

Les 100 dinars attirent le souvent les familles dans le besoin.

Les familles d’accueil doivent répondre à des critères bien établis et des objectifs bien précis. Pour les assurer, un cahier des charges sur la question a été préparé en attendant son adoption par le législateur tunisien, a fait savoir Nizar Fares. 

Ce dernier évoque également l’importance du volet de la sensibilisation: “Les femmes enceintes hors mariages sont appelées à se diriger vers les associations  afin de discuter des choix à faire et qu’elles puissent être orientées vers les structures adaptées, elles y trouveront dans les associations membres du RAET une écoute empathique avec un regard non stigmatisant. En effet, ses mamans, si elles abandonnent leur enfant c’est souvent par crainte de leur famille et parce qu’elles n’ont pas les moyens de s’ en occuper”, affirme-t-il.

Alors que le réseau Amen Enfance vient de lancer un appel aux dons avec la campagne “J’ai le droit à une famille”, Nizar Fares insiste sur la nécessité de donner de la visibilité à cette problématique: “Ces enfants n’ont pas besoin seulement d’empathie mais surtout de leurs droits: le droit de vivre dignement, le droit à une famille, le droit à une identité et cela doit se traduire dans les politiques de l’État mais aussi dans les mentalités”, a-t-il conclu. 

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