TUNISIE
08/02/2019 18h:55 CET

Dès 2013, plusieurs médias avaient alerté sur les dérives des jardins d'enfants et écoles coraniques pour enfants et adultes en Tunisie

Une enquête menée par la journaliste Hanen Zbiss pour le compte d'Arab Reporters for Investigative Journalism (ARIJ) et une autre par Rim Ben Rejeb pour Nawaat ont pointé du doigt certaines dérives.

Ghaith Abdul-Ahad via Getty Images
Image d'illustration

RELIGION - En 2013, l’Arab Reporters for Investigative Journalism (ARIJ) s’était plongée dans l’univers fermé des “jardins d’enfants” coranique, une enquête qui avait révélé l’ampleur de la gravité des activités de ces établissements, bien avant le scandale de Regueb.

L’investigation menée par la journaliste et enseignante à l’IPSI, Hanen Zbiss, pour le compte d’ARIJ, avait été publiée dans le journal électronique Hakaek Online. Celle-ci relatait en détail les pratiques que subissaient les enfants placés par leurs parents dans ces ”écoles”, exerçant pour la majorité dans la discrétion la plus totale.

Ainsi, la question de la propagation de ce type d’établissements avait été soulevée, des années avant l’affaire de l’ ”école coranique” de Regueb, qui a mis au devant de la scène un scandale sans précédent en Tunisie, entre abus sexuels, traite de personnes et autres activités liées au terrorisme.

Quelques années plus tard, en 2018, c’est la journaliste de Nawaat Rim Ben Rejeb qui s’était immiscée dans une école de la branche tunisienne de l’Union Internationale des Savants Musulmans (UISM) qui accueille et dispense des cours à des Tunisiens de tous les âges, mais principalement des jeunes diplômés universitaires, souvent au chômage.

Ainsi, que ce soit au niveau des jardins d’enfants, des écoles pour enfants et même pour adultes, plusieurs journalistes avaient déjà alerté sur l’envers du décor des écoles coraniques, parfois hors de contrôle.

L’investigation s’était faite sous couverture à cause de la fermeture à l’extérieur de ce genre d’établissement, et la journaliste avait infiltré un des “jardins d’enfants”, en tant qu’ “institutrice”, après avoir participé à une formation pour “institutrices”, dénichée dans une annonce sur un site web islamiste.

Des “institutrices” sans niveau

La formation avait alors commencé en présence de la directrice de l’école qui portait un niqab, ainsi que les candidates qui sont principalement de jeunes filles âgées de 20 à 30 ans et dont une avait amené avec elle ses filles de 2 et 6 ans, arborant elles aussi un voile.

Le “cours” commence par une présentation de l’ “institutrice”, qui selon la journaliste, se disait portée par la mission de construire “une génération de dieu”.

Les méthodes d’apprentissage du Coran étaient dominées par la pensée wahabite, et étaient similaires aux méthodes utilisées en Égypte et en Arabie Saoudite, en matière de prononciation.

Selon les informations obtenue par l’équipe d’investigation, la certification délivrée à l’issue de la formation des “institutrices”, viendrait directement d’Arabie Saoudite, signée par une institution appelée “Al-Furqan”, laquelle fournirait aussi toute la fourniture et supports nécessaires à la formation.

Tout cela se fait en quelques jours et ne requiert pas de niveau particulier, puisqu’une des “institutrices” était de niveau première année secondaire, où elle avait été recalée deux fois, avant d’être définitivement renvoyée. Selon l’article, le ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfance exige un niveau minimum de baccalauréat pour pouvoir exercer une quelconque activité d’enseignement.

En apparence extérieure, ces espaces ressemblent beaucoup aux jardins d’enfants conventionnels, mais toute la différence se trouve à l’intérieur. Selon l’enquête, les chambres portent le nom de personnalités islamistes connues. Sur les murs sont collées des cartes téléchargées depuis le site web de prêche “pédagogique” islamiste, albetaqa.com

La religion partout

Une sorte de réplique miniature de la “Kaaba” est installée au fond de l’établissement, qui sert à enseigner aux enfants les rituels du Hajj.

Ces enfants ne sont pas obligés de porter une tenue islamique bien spécifique, par contre, selon Hanen Zbiss, certains parents imposent à leurs enfants de se voiler, et ce dès leur plus jeune âge, parfois à partir de 4 ans. Les “enseignantes” influencent également les enfants, qui se mettent parfois à vouloir les imiter en portant un niqab.

Les salles de cours ne sont bien évidemment pas mixtes, et les garçons sont séparés des filles, comme l’imposent les règles salafistes wahabites.

La journaliste décrit comment les enfants sont réprimandés quand ils oublient ou ont du mal à réciter ce qu’on leur a enseigné la veille. Ils passent ainsi la matinée à réciter le coran, apprendre les “hadiths” et les chants, sans pouvoir se parler entre eux. Une pause d’une demi-heure leur est toutefois accordée.

L’après midi est consacré aux sciences, langues et activités artistiques, bien que la religion demeure présente dans ces cours.

Des enfants de 3 à 5 ans sont alors tenus d’apprendre à prier, alors que les préceptes islamiques indiquent l’âge de 7 ans, comme début de l’apprentissage de la prière.

Ce qui caractérise la pédagogie dans ce type d’ ”écoles”, est qu’il n’y a pas vraiment d’interaction avec les enfants. Le cours se fait dans un seul sens et la pensée des enfants n’est pas stimulée. Ils ne participent pas en exposant des idées, mais il se contentent d’écouter et d’apprendre par cœur les versets du coran. Ils sont également tenus de répéter des prières avant chaque action, notamment avant d’entrer ou sortir des toilettes, ou encore avant de manger.

Les prières sont ainsi bien définies et apprises aux enfants qui doivent obligatoirement les réciter explique la journaliste.

Les chants enseignés aux enfants sont également à controverse puisque certains incitent au djihad, selon un parent qui a décidé de retirer son enfant d’un de ces établissement, après l’avoir entendu répéter vouloir aller combattre en Palestine, alors qu’il n’avait que 4 ans.

Selon plusieurs experts consultés au cours de l’enquête, la pédagogie adoptée par ces “enseignants” constitue un danger pour l’intellect de l’enfant, et peut avoir de graves conséquences sur sa pensée à l’avenir.

Le renfermement est alors une des craintes des experts, sans oublier l’intolérance que peuvent exprimer ces enfants.

“Mission sacrée” et propagande

Un des objectifs de ces enseignement est de construire des enfants “Caïds, enfants de Dieu, et fiers de leur religion”, comme l’affirme une “institutrice” à la journaliste. Ainsi, on leur enseigne comment prêcher, notamment le vendredi, à travers des simulations et des textes de prêche préalablement appris. Les “enseignants” aussi se voient chargés d’une “mission sacrée”.

L’investigation révèle que les parents qui placent leurs enfants dans ces ”écoles” représentes plusieurs classes sociales. Ainsi, bon nombre de parents sont médecins, avocats, militaires et fonctionnaires. La vérité est que ces parents ont été floués, selon une déclaration de l’un d’eux.

Convaincu qu’ils placent ses enfants entre de bonnes mains, et qu’ils recevront une bonne éducation “de bons musulmans”, ces parents s’aperçoivent que la réalité est toute autre, explique une mère.

Les multiples scandales de maltraitance relevés dans plusieurs jardins d’enfants classiques ont également poussé certains parents à se tourner vers les “jardins d’enfants” coraniques, d’autant plus que la propagande de ces établissements jouent sur la corde sensible des parents, en leur assurant un environnement sain et instructif à leurs enfants, en plus de la mise en avant des valeurs religieuses, généralement appréciées par les parents.

Une autre raison qui incite les parents à inscrire leurs enfants dans ces “jardins d’enfants”, est le prix. Ces établissements proposent des prix défiant toute concurrence. En effet, en exerçant de façon clandestine ou sous la couverture d’associations, ceux-ci ne sont pas assujettis aux impôts et échappent aux organes d’inspection et de contrôle.

Des “hors-la-loi”

Ainsi, dans tous les cas de figures, l’activité de ces soi-disant jardins d’enfants est illégale et contraire à la loi puisque cette dernière dispose clairement que toute activité lucrative est interdite pour les associations. Elle relève donc uniquement de la présidence du Gouvernement et ne rentrent ni sous l’autorité du ministère de l’Education, ni celui des Affaires religieuses, ni celui de la Femme et de l’Enfance, comme a été le cas de l’ ”école coranique” de Regueb.

La délégation de l’enfance n’a pas non plus son mot à dire, et ne peut que retirer les enfants de ces associations, sans pouvoir en stopper l’activité.

Le ministère des Affaires religieuses avait tenté de dialoguer avec ces associations qui refusent de se soumettre au cahier des charges du ministère de la Femme et de l’Enfance, en leur proposant d’élaborer un nouveau cahier des charges, mais la tentative n’avait pas abouti.

Prêches déguisées, lutte contre la laïcité et le code du statut personnel

Selon l’article publié par Rim Ben Rejeb sur Nawaat en 2018, les cours dispensés à des Tunisiens de tous âges, mais principalement des adultes, par la branche tunisienne de l’Union Internationale des Savants Musulmans, “les séances d’études coraniques s’apparentent plus à des prêches qu’à des cours”. Les enseignants n’hésitent pas à s’attaquer à la laïcité en diabolisant ceux qui la soutiennent.

Contactée par le HuffPost Tunisie, la journaliste ayant mené cette enquête Rim Benrjeb, avait affirmé que lors des différentes séances auxquelles elle a assisté, les discussions mènent souvent à des jugements et des prises de positions tels que l’obligation de la femme tunisienne de se voiler, ou encore la diabolisation des Tunisiens laïques. 

Parmi les matières de la première année, il y a également l’apprentissage de la langue arabe. Cela parait tout à fait anodin, mais les séances se transforment parfois en des discussions attaquant les partis de gauche et les défenseurs de la laïcité à l’instar de Mohamed Garmadi et Tahar Hammami qui avaient été, selon l’investigation menée par Nawaat, traités d’ “ennemis de la langue arabe”. 

Le programme scolaire s’attaque également au code du statut personnel en proposant une matière du nom de “Statut personnel”, qui reprend les directives de l’Islam dans ce domaine. Nawaat évoque d’ailleurs la position de Karadhaoui sur le code instauré par Bourguiba, qui selon lui “contredit la ‘chariaa’ en interdisant la polygamie et en autorisant l’adoption.”

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