ALGÉRIE
16/10/2019 12h:14 CET

Derrière l’aventure d’Erdogan: syriens, kurdes, arabes et turcs dans une interminable guerre de dupes

Associated Press
FILE-In this Wednesday, Oct. 9, 2019 file photo, shortly after the Turkish operation inside Syria had started, local residents cheer and applaud as a convoy of Turkish forces vehicles is driven through the town of Akcakale, Sanliurfa province, southeastern Turkey, at the border between Turkey and Syria. Since Turkey announced its incursion into neighbouring Syria to clear out Kurdish fighters last week, patriotic sentiment has run high with many public signs of support for the military. (AP Photo/Lefteris Pitarakis, File)

Il est plus facile de commencer une guerre que de la finir. L’adage se confirme plus que jamais en Syrie. Le conflit qui a commencé en 2011 par l’absurde répression menée par le gouvernement syrien contre des manifestations globalement pacifiques a dérivé vers un début de guerre civile, rapidement aggravée par des ingérences multiples qui ont fait le lit de l’organisation de l’Etat islamique. La guerre civile initiale a été rapidement transformée en plusieurs guerres par procuration menées par des puissances étrangères avant qu’elles n’interviennent directement sur le théâtre syrien. 

Le piège initial

Une année après le début du conflit, en 2012, on traitait déjà de “défenseurs de la dictature” ceux qui osaient dire que l’exigence d’un “départ immédiat” de Bachar al-Assad était un piège qui empêche toute solution viable et ferait durer le conflit et la destruction systématique du pays. Les cocus arabes - l’Arabie saoudite, les Emirats, le Qatar - et la Turquie d’Erdogan ont cru à une chute rapide du régime. Ce n’est pas le cas des autres puissances comme les Etats-Unis et des Etats Européens. 

Beaucoup d’analystes dans le monde arabe ne s’y trompaient pas: le “régime de Bachar”, pour reprendre l’insistante formule des agences de presse occidentale, n’allait pas tomber, mais la Syrie pourrait se disloquer en cantons ethno-religieux. Ce qui est l’un des objectifs à peine caché du Grand Moyen-Orient des néo-conservateurs américains. Daech, en implantant le “Califat” à Raqqa a été présenté, sciemment et faussement, comme un OVNI soudainement apparu dans le ciel noir de la guerre syrienne. 

Or, l’acte de naissance Daech a une date: c’est la décision des Etats-Unis d’occuper l’Irak et de détruire ce qui lui restait comme Etat. La suite était observable à l’oeil nu: la mise en place du nouvel Etat irakien sous la botte du proconsul américain en Irak, Paul Bremer, va porter le poison sectaire à l’incandescence. 

Un champ d’expérimentation du “chaos créateur”

L’Irak est devenu le champ d’expérimentation du “chaos créateur”. Le gouvernement al-Maliki soutenu par l’Iran mène une politique ouvertement hostile aux sunnites, les saoudiens et les autres monarchies du Golfe injectent de l’argent  et des combattants chez les groupes armés sunnites, pour s’opposer à l’arc chiite. Le boulevard était ouvert.

L’extension vers la Syrie va être par la suite, en 2011, facilitée par une terrible erreur d’appréciation du régime qui a choisi de réprimer au lieu de réformer. L’engrenage fatal. Le régime se braque, les Occidentaux encouragent le maximalisme de l’opposition syrienne (départ immédiat de Bachar). La  Russie, qui s’estime “bernée” par les Occidentaux en Libye, n’entend pas perdre sa seule base maritime en Méditerranée, en Syrie, s’implique, dans le conflit. Les Iraniens, dont le containement était l’objectif déclaré des monarchies arabes sont présents sur le terrain. La guerre échappe au Syriens qui deviennent des supplétifs de ceux qui donnent les armes et les fonds.

Les échecs d’Erdogan

Erdogan qui avait la possibilité de jouer d’autres cartes, abandonnées au profit de la “chute du régime”, découvre, au fil du temps, que ses alliés de l’OTAN l’abandonnent dans le marécage syrien. Non seulement, la Turquie accueille plus de 3,5 millions réfugiés, mais les américains et les occidentaux travaillent avec “l’ennemi kurde” qu’ils arment dans la bataille menée contre Daech. 

Dans cette affaire, Erdogan a perdu son ambition d’être le nouveau leadership ottoman modernisé du monde islamique. Il essuie aussi, en interne, l’accusation d’avoir joué une partition qui se retourne contre l’objectif permanente de la doctrine sécuritaire turque: empêcher l’émergence d’une entité kurde aux frontières. 

Ce sentiment d’être floué va amener Erdogan à répondre à ce risque de discrédit intérieur - qui s’exprime déjà par les échecs électoraux de l’AKP qui a perdu la ville symbole et stratégie d’Istanbul - en relançant avec plus de force sa demande de la mise en place d’une “zone de sécurité”. Avec un double objectif, en finir avec la perspective d’un Etat kurde dans le Rojava ( nord et le nord-est de la Syrie) et transférer vers cette zone de sécurité une bonne partie des réfugiés syriens dont la présence est de moins en moins acceptée par la population turque. Il a suffit que Donald Trump abandonne sans aucun scrupule les “alliés” kurdes pour que les cartes soient rebattues. 

Les Kurdes redécouvrent qu’il est plus “sûr” de s’entendre avec le gouvernement syrien - en espérant conclure à l’avenir une solution sur le modèle irakien - plutôt que de compter sur les Occidentaux pour réaliser leurs rêves. Le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, ne leur laisse pas de place au doute: la Turquie “est importante pour l’OTAN” a-t-il déclaré. Pas besoin de faire des efforts pour décrypter le message. L’armée syrienne se redéploie désormais dans le Rojava avec l’accord des kurdes. C’est, rappelle l’agence, Reuters, une région qui “comprend du pétrole, des terres agricoles, des ressources en eau et le barrage hydroélectrique de Tabqa, des atouts vitaux qui permettront au gouvernement de mieux faire face aux conséquences des sanctions occidentales.”

Fausses victoires

Les troupes syriennes sont entrées à Manbij qui était depuis trois ans tenues par les  miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG). Manbij devait être la première confrontation entre l’armée syrienne et turque qui a envahit le pays. Mais la Russie, par la voix de Vladimir Poutine a fait savoir que cela serait inacceptable. Erdogan qui a bénéficié d’une passivité calculée de la Russie pour son invasion, qui suscite des dénonciations dans le camp occidental, a évité la confrontation. Les forces gouvernementales syriennes sont entrées à Manbij et se trouvent ainsi à proximité du barrage de Tichrine. 

L’entrée des forces gouvernementales syriennes dans le nord et nord-est avec l’aval des kurdes rend aléatoire l’objectif d’Erdogan d’instaurer une zone de sécurité, ce qui pourrait le pousser dans la fuite en avant. Certains spéculent sur la “renaissance” de Daech dont des milliers de combattants sont prisonniers dans des centres de détention gérés par les kurdes. Les éléments d’une poursuite d’un interminable fin de conflit sont toujours en place. 

Que des perdants ou presque 

La guerre qui avait pour objectif la chute du régime de Damas a échoué. Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir alors que l’opposition syrienne a fait, sur suggestion des soutiens étrangers, de son départ un “préalable”.  Le régime syrien a-t-il gagné? La réponse est clairement non même si Bachar al-Assad est toujours au pouvoir à Damas. Le choix de la répression brutale en 2011 par un président jeune qui pouvait être dans l’écoute et engager des réformes nécessaires a eu des conséquences terribles, désastreuses.

La Syrie est détruite, une bonne partie de sa population est réfugiées à l’étranger sans compter que le régime est désormais dépendant du soutien russe et iranien. L’investissement massif de l’Arabie saoudite et des émirats dans la guerre se termine par l’exclusion des monarchies arabes du dossier syrien. Le Qatar, lui, ne peut rien faire que de s’aligner sur Erdogan par nécessité vitale de se trouver un soutien “sérieux” (pas à la Trump) face aux “frères” du Golfe.  L’Iran qui a servi de prétexte pour l’intervention des monarchies dans la crise syrienne est aujourd’hui encore plus présent qu’auparavant. Moscou paraît le plus grand “gagnant”, mais rien n’est garantie sur le moyen terme.