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19/10/2018 12h:58 CET | Actualisé 19/10/2018 13h:00 CET

De quoi l’Arabie Saoudite est-elle le nom?

Acculé et pointé du doigt par la communauté internationale, le Royaume saoudien se débat comme il peut.

OZAN KOSE via Getty Images

Où est donc passé le journaliste opposant Jamal Khashoggi? Depuis qu’il s’était rendu le 2 octobre au consulat de son pays à Istanbul pour remplir quelques formalités administratives, il n’est plus réapparu. Qu’est-il advenu de lui? A-t-il été assassiné? Son corps introuvable a-t-il été dissous dans l’acide? La planète entière est frappée de consternation. Un halo de mystère enveloppe cette affaire de disparition. On se croirait dans un roman d’Agatha Christie ou dans un film d’Alfred Hitchcock. Le crime, était-il presque parfait? Face à la stupéfaction générale, le régime saoudien se claquemure dans un silence assourdissant. Et pourtant, on savait que Jamal Khashoggi est tombé en disgrâce pour avoir été trop critique vis-à-vis des dirigeants de son pays et surtout vis-à-vis de leur intervention génocidaire au Yémen. On le savait aussi s’être exilé aux États Unis d’Amérique de peur de subir les représailles d’un régime appartenant à un autre âge, ne supportant pas le moindre reproche.

En tout état de cause, le roi Salman et son prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS) feignent de n’être au courant de rien. Cependant, l’enquête menée par les autorités turques met à mal leur déni. Elle confirme qu’une quinzaine de barbouzes dont un médecin légiste faisant partie de l’entourage rapproché de MBS ont été envoyés à Istanbul spécialement pour commettre ce macabre et innommable crime. On affirme, des enregistrements audio et vidéo à l’appui, que Jamal Khashoggi a été supplicié et torturé au sein même du consulat saoudien par cet escadron de la mort avant d’être sauvagement tué, démembré, décapité et coupé en plusieurs morceaux.

Acculé et pointé du doigt par la communauté internationale, le Royaume saoudien se débat comme il peut. Il pourrait, dans les jours à venir, avoir recours à la fabrication de boucs émissaires. Ce genre de magouille n’est pas étrangère aux dictatures de par la planète. Entre temps les alliés traditionnels de l’Arabie Saoudite, avec qui il existe de gros intérêts économiques, se contentent de manifester quelques inimitiés, comme menacer de boycotter le prochain Davos du désert prévue à Ryad du 23 au 25 octobre. L’Arabie Saoudite étant un pays extrêmement riche qui, à coup de transactions juteuses, est à même d’acheter le silence même des prétendus chantres des droits de l’homme.

Mais au-delà de l’enquête et de ses résultats qui pourraient être faussés, et même tués dans l’œuf, ce crime macabre, s’il se confirme, en dira long sur la monarchie saoudienne et sur la politique qu’elle mène dans son propre pays, une politique d’oppression, de brimade, d’humiliation, de traitement inhumain et de torture. Une politique qui bâillonne son peuple et toutes les voix discordantes par rapport à ce qui a été établi et décidé d’avance. On n’existe pas en Arabie Saoudite, on se soumet ou bien à l’islam dans son interprétation la plus rigoriste ou alors à l’arbitraire de la monarchie wahabite.

Force est de rappeler que l’Arabie Saoudite est une société à deux visages, à cheval entre deux mondes, d’où sa schizophrénie. D’un côté, elle est foncièrement moderniste de par ses infrastructures routières, ses grattes ciel, ses malls gigantesques et ses équipements dernier cri -une modernisation d’ailleurs confiée à des entreprises occidentales-, et de l’autre, elle est très archaïque de par des us et coutumes qui résistent à l’usure du temps. On continue dans ce pays à flageller, à lapider, à décapiter et à couper les mains par le sabre en pleine place publique, sans parler de la condition de la femme qui est la pire du monde arabo-musulman.

Et pourtant, à l’aune d’une énième révolution planétaire, celle du big data, de l’intelligence artificielle et de la conquête de Mars, MBS se montre fier d’avoir provoqué une autre révolution dans son propre pays, qu’il croit copernicienne, celle d’avoir autorisé les femmes à prendre le volant et d’avoir ré-ouvert des salles de cinéma. Deux mesures qualifiées sarcastiquement par l’Occident comme un big bang dans l’histoire de la monarchie, c’est dire les années lumières qui séparent ce pays du reste du monde.

Pour revenir à Jamal Khashoggi, si la responsabilité de l’Arabie est établie dans sa disparition, ce qui est très plausible, il ne reste plus qu’à corroborer la conclusion qu’avait tirée l’écrivain Kamel Daoud dans son article publié sur le New York Times le 20 novembre 2015, et dans lequel il qualifie l’Arabie Saoudite d’un second Daech qui a réussi. Un Daesch blanc, plus acceptable, plus propre et mieux habillé que le premier noir, gueux et loqueteux. Bien que les deux s’abreuvent de la même source et aspirent à atteindre les mêmes objectifs macabres et d’un autre temps, les démocraties occidentales combattent le premier et donne l’accolade au second en faisant mine, intérêts économiques obligent, de ne rien voir. 

Enfin, à quoi aurait servi toutes ces sommes colossales dont le royaume des Al Saoud bénéficie, lesquelles proviennent de sa manne pétrolière, considérée comme sa première source de revenus, ou du pèlerinage à la Mecque, sa deuxième source? Est-ce pour corrompre, bâillonner et enchainer des hommes libres, trucider des opposants, mener des guerres génocidaires au Yémen et en Syrie, se suréquiper de technologie militaire dont son armée est incapable de se servir ou alors jeter quelques miettes, en guise d’aumône, à des nations pauvres?

Est-ce aussi pour placer le plus gros de ses capitaux dans les banques étrangères à Paris, à Londres ou à Washington, investir dans l’achat des clubs de foot, des casinos, des cabarets et des hôtels de luxe, ou alors gratifier les plus puissants de ce monde pour pouvoir les courtiser ou les soudoyer de plusieurs présents hors de prix. 1 milliard de dollars ont été offerts en guise de cadeau par MBS à Donald Trump lors de sa visite à Ryad en mai 2017, un acte de générosité ou plutôt d’obséquiosité qui en dit long sur l’état d’esprit de ces autocrates dépravés.

Enfin, quand on sait que l’argent de millions de musulmans, qui pour la plupart d’entre eux se saignent à blanc leur existence durant pour s’offrir le seul voyage de leur vie, celui à la Mecque, pourrait servir les desseins macabres et satisfaire les lubies et frasques d’une dynastie faustienne, on se demanderait alors si le jeu en vaut vraiment la chandelle?

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