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10/11/2018 16h:17 CET | Actualisé 10/11/2018 16h:17 CET

De quoi l’Afrique est-elle le nom ?

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A l’occasion du SILA, les Algériens ont pu entendre deux interventions consacrées  à la présence de l’Afrique dans l’œuvre de deux grands peintres algériens dont l’un, Mohammed Khadda est mort en 1991 à l’âge de 61 ans tandis que l’autre, Denis Martinez continue à peindre dans l’Algérie d’aujourd’hui comme il a commencé à le faire dès l’indépendance, en 1963 alors qu’il avait 22 ans. Il s’agit donc de deux générations de peintres—étant entendu qu’un peintre n’est pas seulement le représentant d’une époque mais surtout un individu ayant sa propre personnalité.

Pourquoi parler de la présence de l’Afrique dans  leurs œuvres et non de sa représentation ? La réponse est simple : c’est justement parce que ces deux peintres ne sont pas figuratifs au sens où ce mot voudrait dire qu’ils cherchent à représenter un objet de manière à le rendre identifiable et reconnaissable  en reproduisant un certain nombre de ses traits.

Pour autant on hésite à dire que ce sont des peintres abstraits,  mot qu’on emploie généralement en peinture pour opposer l’abstraction à la figuration. Mais il semble que le mot abstraction convient mal pour ces évocations de l’Afrique tellement concrètes, sensibles et sensuelles qu’on est submergé par leur présence physique.

Sans revenir un seul instant sur les interventions de Naget Khadda et de Denis Martinez qui ont traité le sujet en toute compétence, on peut essayer de dire simplement et naïvement ce que voit toute personne qui regarde les tableaux choisis : le caractère saisissant des couleurs, dont l’harmonie est inhabituelle pour qui a l’habitude (le sachant ou non) de la peinture occidentale; le surgissement de formes qu’en vertu de la même habitude on dirait bizarres, impossibles à rabattre immédiatement sur un répertoire connu et déjà exploré.

Les deux peintres puisent hors répertoire dans ce que l’Afrique leur suggère de nouveau et de différent, faisant en sorte que leur création ne puisse suggérer ce qu’on connaît déjà ou que l‘on croit connaître. Ces tableaux nous attirent et nous alertent parce qu’ils sont des signes (Khadda) ou ensemble de signes (Martinez) mais signes de quoi ? Tout leur intérêt est que l’on ne puisse répondre immédiatement à cette question.

Le point commun aux deux peintres est parfaitement compatible avec le fait que leur technique ou leur manière sont différentes : chez Khadda, le tableau est global, il est une synthèse qui frappe par la force de sa composition en un seul ensemble ; chez Martinez, on sent davantage la volonté de maintenir une plus grande diversité, ne serait-ce que par la pluralité remarquable des couleurs. Pour les deux œuvres, l’expression de Martinez est celle qui vient immédiatement à l’esprit : avoir l’Afrique au cœur —oui, au commencement est l’émotion.

Si on passe au registre de la littérature et de l’écriture, la différence est que la question du sens y est directement posée : pourquoi l’Afrique et pourquoi la convoquer à la rescousse ? C’est évidemment pour affirmer une différence irréductible et c’est bien ainsi que Taos Amrouche l’emploie, principalement dans son dernier roman Solitude ma mère où elle rend hommage à cette filiation qu’elle revendique : l’Afrique ma mère— telle est l’expression qu’elle emploie.

Revendication parce qu’elle en est fière et ne veut aucun cas éviter ce constat. Elle semble penser qu’elle n’en a pas toujours été assez consciente, mais cette vérité s’impose à elle au moment où elle en est au bilan de sa vie, et elle y voit la clef de tout ce qui lui est arrivé, certes bien des souffrances mais aussi la certitude orgueilleuse de ne pas se diluer dans la banalité du commun. Pour Taos Amrouche le rattachement ne pouvait être l’Algérie au sens actuel qui n’a commencé à exister pour elle que tardivement : née en 1913, elle avait déjà une cinquantaine d’années quand le pays est devenue indépendant et elle n’a pu faire qu’une tentative pour renouer avec ce pays avant de mourir en 1976.

Pour ce qui est de la Kabylie, elle l’avait au cœur pour reprendre cette belle expression mais sans y avoir vécu durablement puisque ses lieux de vie ont été la Tunisie et la France. C’est à travers l’Afrique qu’elle dit son appartenance à un continent différent du monde occidental où elle vit, une Afrique profondément berbère, dit-elle et inchangée depuis des millénaires quels que soient les accidents de l’histoire. Au point que lorsqu’en France Taos a tenté d’aimer et d’être aimée, l’Afrique est restée la part incomprise d’elle-même, irrémédiablement.

Pourquoi parler d’Afrique, la question se pose aussi à propos d’un roman de Mohammed Dib,  Un été africain, paru en 1959, en pleine guerre d’Algérie ; l’action du livre se passe un peu plus tôt mais c’est déjà la guerre dans ce village de campagne sur lequel pèse cruellement la répression. L’Algérie au sens actuel n’existant pas encore, on comprend pourquoi le titre ne pouvait être “Un été algérien” ; et pas non plus ”été 56″ (ou 57 ou 58) car l’auteur veut clairement parler d’une mutation en cours et en suspens, faisant passer ses personnages du passé immobile aux incertitudes de la modernité ; et cette perspective est beaucoup trop large pour se réduire à un moment historique aussi précis. Il convoque tout un continent comme caisse de résonance pour suggérer l’ampleur encore insaisissable de cette immense vague de fond.

N’oubliez pas que nous sommes des Africains disent les artistes algériens, pour échapper à l’enfermement dans de prétendues précises et strictes définitions.