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28/01/2019 16h:42 CET | Actualisé 28/01/2019 16h:42 CET

De quoi Bilal Hassani est-il le nom?

"Les Bilal marocains sont nombreux dans notre royaume, mais on se refuse de les voir".

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Il y a de ces victoires que le Maroc tente parfois de s’approprier. De manière
fallacieuse. Insidieuse. La dernière en date étant celle de Bilal Hassani, grand
vainqueur tout désigné samedi soir dernier pour représenter la France à
l’Eurovision.

C’est que ce jeune homme cristallise tant de crispations actuelles que sa victoire s’érige en un triomphe peu commun, voire assez inédit. Entre sa sexualité pleinement assumée et ses origines, lui-même sans doute n’a-t-il véritablement pas conscience de tous les enjeux qu’il est à même d’incarner à son insu. Car oui, il ne s’en cache pas, ce jeune YouTubeur controversé de 19 ans qui aime se travestir en femme aurait des parents marocains. A bon entendeur.

Mais avoir un passeport vert commis d’office à sa naissance dans un hôpital
parisien fait-il de lui un Marocain pour autant? Je ne le pense guère. Et pourtant,
beaucoup de médias serinent à longueur d’articles que c’est bel et bien un jeune marocain qui ira défendre les couleurs de la République française à Tel Aviv. Un Marocain qui n’a donc peut-être jamais posé un seul pied dans son propre pays mais auquel on lui imposerait d’appartenir. Qu’importe! Son prénom sonne arabe. Sa religion serait à fortiori l’Islam. Son homosexualité ne serait que buzz éphémère. Indiscutable serait donc sa marocanité.

Fallait-il seulement attendre sa victoire pour en faire l’un des nôtres? Une naturalisation de circonstances? Une récupération fortuite et opportuniste le soir de sa consécration?

Car les Bilal marocains sont nombreux dans notre royaume, mais on se refuse de les voir. Ils tentent de vivre la nuit, espérant que l’obscurité adoucissent les mœurs bien conservatrices qui les bâillonnent. Une fois débusqués, c’est à coup de pierres et d’insultes qu’ils sont lynchés avec jubilation. Leur traque se retrouve régulièrement sur le net, mise en ligne par ces justiciers d’un nouveau genre qui, encouragés par les autorités, se gratifient doublement de cette humiliation 2.0.

Cette chasse aux sorcières a d’ailleurs défrayé la chronique pas plus tard qu’il y
a un mois. Souvenez-vous de cette soirée de réveillon du nouvel an, la police
marocaine avait interpelé un homme qui s’était travesti en femme dans les rues
de la ville ocre. Non contents de le malmener, de l’humilier en filmant son
arrestation, les agents de l’autorité avaient de surcroît pris le soin de divulguer
intentionnellement ses informations personnelles. Dans quel dessein si ce n’est
de le stigmatiser et le persécuter jusqu’à son propre domicile? A ce jour, cet
homme en état de choc post-traumatique cherche une terre d’asile pour pouvoir
vivre plus sereinement et surtout librement.

Cette même terre d’asile sur laquelle naquit un 9 septembre 1999 un certain
Bilal Hassani. Qui a eu donc cette chance de grandir de l’autre côté de la
Méditerranée et ainsi de pouvoir assumer sa sexualité et sa vie d’artiste, soutenu par sa communauté bienveillante qui l’a porté au pinacle avec ferveur et fierté.

C’est donc bel et bien la France qui lui a permis d’avancer, d’évoluer et qui lui a
surtout garanti sa liberté d’exister. Car même si plus de 1.500 insultes à
caractère homophobe ont été recensées sur les réseaux sociaux à ce jour, il
pourra compter sur les droits de son pays, la France, pour le protéger. Il
n’attendra pas le coucher du soleil pour se promener dans les rues de sa ville. Il
se maquillera de ce sourire, celui de se savoir appartenir à une démocratie
républicaine où l’homophobie est lourdement condamnée par la loi. Il pourra
s’élever sur ses 10 cm de talons aiguilles piétinant les insultes la tête haute. Il
pourra tenir la main de son petit ami sans craindre de se retrouver au fond d’une
geôle.

Il pourra remercier la France d’être plus qu’un Français à part entière, plus qu’un
homme stigmatisé par son altérité: un artiste avant tout. Car au fond, qui sommes-nous pour l’aliéner à son pays d’origine, ou le traiter vulgairement de vendu de l’Occident? Qui sommes-nous pour vouloir à tout prix le définir comme masculin ou féminin? Parce que ces dichotomies ne nourrissent au fond que des hémiplégies identitaires, il est primordial de s’en défaire pour mieux accueillir les identités dans leur interculturalité et leur pluralité.

“Ce qu’on est, on ne l’a pas choisi, Quand je rêve, je suis un roi”, fredonne-t-il
allègrement dans sa chanson. Alors de grâce, laissons-le s’épanouir dans son
propre royaume, qui n’a de de vert que l’harmonie de sa nature et de rouge que
la couleur de l’amour.