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14/11/2014 06h:11 CET | Actualisé 14/01/2015 06h:12 CET

De la désorganisation sociale

SOCIÉTÉ - En 1997, dans son premier et meilleur spectacle à mon goût intitulé "Décalages", Gad El Maleh invente "la désorganisation sociale". Son personnage culte, Madame Tazi, nouvelle riche de Casablanca, dégoulinante d'arrivisme et de mauvais goût, incarne à elle seule le bling-bling à la marocaine dans toute sa splendeur.

SOCIÉTÉ - En 1997, dans son premier et meilleur spectacle à mon goût intitulé "Décalages", Gad Elmaleh invente "la désorganisation sociale". Son personnage culte, Madame Tazi, nouvelle riche de Casablanca, dégoulinante d'arrivisme et de mauvais goût, incarne à elle seule le bling-bling à la marocaine dans toute sa splendeur.

De passage à Paris, elle ne comprend ni pourquoi ni comment son fils chéri Karim se retrouve à côtoyer ce bledard d'Abderrezak El Merhaoui au cours Florent, lui qui ne possède ni nénuphars de Taiwan, ni piscine de plaisance avec jet-ski. Madame Tazi déteste la désorganisation sociale. Elle le dit haut et fort et se rebelle vivement face à ce qu'elle ressent peut-être comme la première injustice sociale de sa vie.

En réalité, Gad Elmaleh n'invente pas la "désorganisation sociale". Il l'observe minutieusement et la retranscrit avec finesse, à la manière d'un sociologue, un peu décalé. Avant Bourdieu ou Marx, c'est Gad qui me donne la première et la plus claire définition de la conscience de classe.

Ce qui est intéressant, c'est que Madame Tazi n'est pas la seule à aimer que les choses et les personnes soient à leur place. Elle n'est pas non plus la seule à être perturbée quand ce n'est pas le cas, j'irai jusqu'à dire que c'est un trait de société, une névrose nationale dont les symptômes se manifestent notamment dans notre langue.

Ma grand-mère par exemple, comme la vôtre peut-être, a aussi un gros problème avec la désorganisation sociale. Elle qui n'emploie jamais aucun mot par hasard, quand elle tente de me décourager d'aller quelque part, dans le raffinement et la richesse exquise de son vocabulaire, emploiera le mot "mélangé" (mkhalet) pour caractériser un endroit qu'elle juge (très) mal fréquenté. Alors comment dit-on "mal fréquenté" en darija (arabe marocain)? On dit "mélangé". Mélangé équivaut à mal fréquenté, tout simplement.

Aïe ça fait un peu mal dit comme ça...

Le mélange c'est d'abord dangereux, puis c'est mal, et enfin c'est à éviter absolument, surtout pour bnat ennass* bien entendu. Le problème, c'est que comme tous les fruits défendus, on y prend goût, mais ce vice fera certainement l'objet d'autres billets comme celui-ci.

On fait plein de rencontres à Paris quand on s'en laisse le temps, et l'espace. Il y a quelques jours, à Pigalle, je marchais tard le soir (bent enass toujours) quand je me fais accoster par un homme qui, lorsqu'on n'aime ni les pauvres ni les noirs comme chez nous, représente à lui seul l'apothéose du mélange (oui, le racisme est une autre de nos névroses nationales). Je m'arrête, et j'essaye de ne pas penser à ma grand-mère.

Cet homme est antillais, il m'a d'ailleurs prise pour une de ses compatriotes, ça arrive souvent, pour cause de délit capillaire. Je lui demande comment il s'est retrouvé à la rue, il m'explique qu'il s'est fait expulser par sa tante chez qui il habitait, du jour au lendemain. Après quelques minutes de conversation, il me dit qu'il est bien étonné que je prenne le temps de discuter avec lui, comme si lui aussi était un peu perturbé par ce moment de "désorganisation sociale".

Il me demande d'où je viens et quand je lui dis que je suis marocaine, il me répond du tac au tac: "je suis sûr que tu dois sortir avec un blond aux yeux bleus." Perplexe, je cherche à comprendre où il veut en venir, et là il me présente son organisation sociale à lui, de but en blanc: tout en bas les noirs, puis les arabes, puis les blancs tout en haut; black blanc beur, le remix.

La frange "plus" des arabes dans laquelle il semble me classer peut aspirer à fréquenter la catégorie au-dessus, celle des blancs. Il m'explique droit dans les yeux qu'il ne pourra jamais aspirer à "une fille comme moi" en tant que "SDF noir" parce qu'il est tout en bas de l'organisation sociale qu'il vient de me présenter. Il m'est difficile de le contredire et ça aussi, ça fait mal ... Ses paroles sonnent comme un rappel à l'ordre, à peine différent de celui de ma grand-mère, étrangement.

Ne pas aimer la désorganisation sociale parce qu'on s'accroche à la place privilégiée qu'on tient est une chose. Ne même pas pouvoir rêver ou s'imaginer ailleurs qu'à sa place tout en bas en est une autre, et je ne sais pas dans quel sens ce constat est le plus triste.

*Bnat nass, pluriel de bent enass: littéralement "fille des gens", fille de bonne famille, de bonnes mœurs.

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