ALGÉRIE
10/10/2019 09h:00 CET | Actualisé 10/10/2019 09h:24 CET

De l’été “testoza” au carnage du 10 octobre 1988: l’Algérie entre deux discours de Chadli

Georges MERILLON via Getty Images
ALGERIA - OCTOBER 09: Headquarters State In Algiers, Algeria On October 09, 1988. (Photo by Georges MERILLON/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le 10 octobre 1988, un carnage a lieu au niveau du siège de la DGSN. Jusqu’à aujourd’hui, on ne sait pas avec certitude ce qui a enclenché ce drame. Une thèse veut que des éléments infiltrés parmi les manifestants ont tiré en direction des militaires postés au niveau du siège de la DGSN entraînant une riposte immédiate. 39 morts, selon un bilan officiel à l’époque. 

Le général Khaled Nezzar en charge de l’application de l’état de siège et du rétablissement de l’ordre a donné sa version. “Des tirs de provocation venant de manifestants infiltrés entraînent une riposte incontrôlée de tous les services de sécurité se trouvant sur la place. Sur place, 39 morts furent enregistrés ainsi qu’un certain nombre de blessés. Dans ce cas de figure, il aura fallu d’un seul tir pour entraîner une telle catastrophe”..Le journaliste, Sid Ali Benmechiche, de l’APS, qui couvrait la marche fait partie des victimes.

Paroxysme

Les émeutes d’octobre 1988, entamée le 5 et précédées par des vagues d’arrestations préventives contre les militants de gauche, principalement du PAGS (parti de l’avant-garde socialiste), atteignent leur paroxysme. Le soir, à la télévision, le président Chadli Bendjedid, annonce que des réformes “profondes” y compris “dans le domaine politique” allaient être entreprise. Le calme revient dans une Algérie blessée qui tente de panser ses blessures. Les semaines qui suivent sont celles d’un dévoilement des pratiques de tortures contre les militants de gauche arrêtés avant le cinq octobre et les jeunes manifestants. Le pays est en ébullition politique, les “clandestins”, de la gauche aux islamistes, sortent au grand jour. C’est un printemps algérien précoce qui arrive en automne. Celui des grandes espérances qui seront brisées définitivement en janvier 1992 avec l’arrêt du processus démocratique. L’action impétueuse et irréfléchie des dirigeants du FIS va permettre à ceux qui au sein du régime s’opposaient au changement de reprendre la main et de gommer, un à un, tous les acquis d’octobre. Mais ce sera une autre histoire. 

Un “montagnard” au Triangle

Cette séquence d’octobre 1988 se situe entre deux discours de Chadli Bendjedid, celui 10 octobre où il annonce des réformes et celui du 19 septembre où devant des cadres de la nation médusés, il pourfendait presque tout le monde au sein du régime. L’exaspération du président était visiblement liée aux rumeurs d’une ampleur sans précédent qui l’ont ciblé durant l’été. Principalement son fils Toufik, dont le nom était associé à un jeune du quartier populaire de la Montagne (à Alger),Rachid Mouhouche. Un jeune de 22 ans  à la richesse soudaine, qu’il fréquentait au “Triangle”, une discothèque à Riadh El Feth, où les enfants de la nomenklatura prenaient leurs aises. Dans un pays en proie à des pénuries, Mouhouche, préfigure déjà, en plus petit, le futur “tycoon”, Moumen Khalifa. Il possédait, selon la formule, utilisée par les jeunes à l’époque une “testoza”, une Ferrari “Testarossa”, que le fils du président utiliserait aussi pour son plaisir. On apprendra par la suite, au cours du procès, que ce jeune de La Montagne avait bénéficié de crédit sans garantie auprès de la BEA. La rumeur faisait le lien avec le fils du président, chose que Mouhouche s’empressera prudemment de démentir bien longtemps par la suite au cours du procès organisé en 1993.

L’impasse et le “péril jeune”

Mais il n’y avait pas que les rumeurs qui mettaient en fureur le président Chadli Bendjedid, d’habitude débonnaire et peu enclin aux discours abrupts. L’économie du pays était dans l’impasse, les tensions sociales s’aggravaient. Le régime avait reçu une sérieuse alerte en novembre 1986 de Constantine où des émeutes révélaient déjà le “péril jeune”. La colère naît chez les étudiants s’étend par la suite aux lycéens, la mixture explosive qui suscite l’angoisse au sein du régime. Le 9 novembre 1986, les services de sécurité interviennent dans le campus universitaire. Il y a un mort. La colère gagne la ville, des affrontements ont lieu devant le siège du parti et à la Coudiat. 

La chute du baril de pétrole grippait le système, le pays dépendant exclusivement de la rente pétrolière était en transe. Le contrat social implicite en vigueur - pas de libertés politiques mais une certaine justice sociale en contrepartie - était devenu intenable. 

Le 19 septembre donc les cadres de la nation en-costumés assistent médusés à un discours présidentiel digne d’un opposant: il y dénonce les spéculateurs, les nouveaux riches, les incompétents, l’incurie. Et décoche des attaques contre ceux qui sont “ incapables de s’adapter à la nouvelle situation [alors qu’ils] exercent au sommet, au sein d’institutions du parti et du gouvernement”. Et la menace qui arrive:“Ceux qui ne peuvent suivre doivent choisir : se démettre ou bien ils seront écartés.”. Et enfin, le défi à toutes ces forces obscures  cachées au sein du système: “Ceux qui croient tenir le ciel sur nos têtes n’ont qu’à le lâcher”..

Echec de mise à jour

Ce discours du 19 septembre va alimente les thèses qui réduisent strictement les évènements d’octobre 1988 au luttes de clans au sein du régime. Pourtant, si l’élément déclencheur peut venir d’une manoeuvre au sein du régime, toutes les conditions objectives d’une contestation sociale d’un ordre politique dépassé étaient réunies. Le discours du 10 octobre 1988 annonçant des “réformes profondes” était une tentative de réaliser une mise à jour. Elle finira par échouer avec l’arrêt du processus démocratique en janvier 1992. Le régime va s’offrir une rallonge sur fond de violences qui vont durer une décennie et figera le pays sous l’ère de Bouteflika grâce au retour de l’aisance financière des années 2000. 

Le complotisme a cependant la vie dure. 31 ans après octobre 1988, face à un mouvement populaire pacifique inédit porteur depuis le 22 février 2019, d’une demande forte de changement radical, les thèmes complotistes ne manquent pas. Comme si aucune leçon n’avait été tirée.