TUNISIE
27/06/2018 15h:18 CET

Voyage dans les temps révolutionnaires avec l'écrivain Fathi Ben Haj Yahia

"Bourguiba a compliqué (involontairement) les choses pour la gauche et il les a facilité pour les islamistes".

Fathi Ben Haj Yahia

Dans le cadre d’une conférence organisée par l’Université de Columbia sur Mai 68, l’écrivain et ancien dirigeant du mouvement de gauche “Perspectives”, Fathi Ben Haj Yahia est revenu, pour Imen Amiri, sur les contestations estudiantines qui ont marqué la Tunisie durant cette année-là.

Imen Amiri est Maître de conférence à l’Université de Columbia, Professeur adjoint de français, à St. John’s University et Assistante, à la Faculté des lettres et des Sciences Humaines Sfax. Elle Habite à Manhattan.

Imen Amiri : Les questions concernent en fait les répercussions de mars 68 sur la suite. En France on a assisté à une véritable révolution culturelle. Comment avez-vous vécu les choses en Tunisie, pourquoi cela ne s’est pas fait?

Fathi Ben Haj Yahia : Comparativement à la France, il y a eu, à mon avis un grand paradoxe en Tunisie. N’oublions pas que mars 68 est survenu dans la foulée de la défaite de 67 qui hantait encore les esprits. D’ailleurs elle y était pour quelque chose, cette défaite, dans notre mars 68 puisque le comité de défense de Mohamed Ben Janet (arrêté et accusé d’avoir brûlé l’ambassade de Grande-Bretagne) a joué un rôle dans la suite des événements. Bref. Juin 67 a engendré un virage à gauche des mouvements nationalistes arabes déçus du nassérisme et du baathisme et surtout de l’investissement dans les armées arabes régulières mais il a engendré en même temps une sorte de ferveur identitaire et un mélange flou de gauchisme populiste (Mao et le livre rouge faisaient fureur), de panarabisme faisant de la cause palestinienne le fer de lance de la cause arabe. 

Difficile dans ce contexte de parler de révolution culturelle, même si au fond, je suis convaincu qu’elle a bien eu lieu car comme je le disais elle comportait un paradoxe.

En effet l’émergence des masses estudiantines sur la scène politique, en nombre sans commune mesure avec celui d’avant mars 68 (fruit de la généralisation de l’enseignement), la paupérisation des masses rurales suite à l’échec du coopérativisme et l’exode rural qui s’en est suivi, l’émergence de la femme dans la sphère publique, induisant une perturbation des équilibres masculins pas encore acclimaté à la mixité, sont autant de facteurs qui ont renversé la vapeur par rapport à l’atmosphère, disons “libertaire” et “citadine” qui prévalait dans le milieu étudiant avant 1968. Le mouvement féministe lui-même est quelque part né dans un climat conflictuel avec les gauchistes d’antan, les années 70 et 80 qui se voulaient un dépassement de Perspectives et de sa brochure jaune sur la cause palestinienne, qu’elle aborda en terme de “deux peuples, un seul État”. Il a fallu des années de lutte des Femmes démocrates pour faire entendre leur cause au sein de la gauche. Elles étaient taxées de petites bourgeoises, de libérales (entendre permissives libertaires) et non solidaires de la cause du prolétariat.

Mais il y avait l’autre aspect, disons “progressiste”. En effet, l’émergence du féminisme, l’extension de la mixité dans les écoles, la floraison du mouvement théâtral avec surtout le “Nouveau théâtre”, la sortie de l’idéologie d’une partie de la gauche convertie aux droits de l’homme, tous et d’autres encore, signes d’une révolution culturelle.

Disons que pour une certaine génération, il y a eu un “effet 68”. Aujourd’hui encore, au sein des classes moyennes il y a des “enclaves” sociales aux mœurs différentes, sécularisées et progressistes, elles sont observables dans les rapports de couples, le comportement avec les enfants, le rapport à la culture, les habitudes de consommations. 

Nous connaissons tous les noms de perspectivistes qui ont lutté, mais beaucoup moins les femmes, quelle rôle ont-elles joué, c’était juste des compagnes ou ont-elles eu un rôle de leader quelque part? 

Elles étaient bien plus que des compagnes, peut-être pas des leaders. Disons qu’elles ont assumé un rôle militant aussi bien dans les débats que dans la logistique. J’en parle un peu dans mon livre الحبس كذّاب والحيّ يروّح traduit en français sous le titre “La gamelle et le couffin”. 

On peut citer des noms comme Malika Horchani, Aicha Belabed, Dalila Ben Othman pour parler de la première génération… Nombre d’universitaires.

Lors de l’arrestation des étudiants en 72 beaucoup se sont “islamisés” ou du moins montré un penchant assez conservateur, qu’en est-il des partis islamistes (est-ce que le terme est anachronique par rapport aux tendances panarabistes de certains)?

D’abord, il faut savoir qu’il n’y a pas d’islamisation des militants étudiant en 72. D’ailleurs jusqu’au milieu des années 1970, l’islam politique est resté très minoritaire à l’Université. En réalité à partir des années 1970, une partie même des nouveaux militants porteurs d’un discours progressiste étaient culturellement conservateurs. 

Quand on est viscéralement identitaire, il est difficile de démêler en soi le conservatisme du progressisme, le sacré du profane. On a observé ou constaté cela chez beaucoup de militants de gauche, non seulement en Tunisie mais dans le monde arabe. Nous en sommes venus à la révolution par fierté et dignité (anti-impérialisme), par frustration et soif d’équité (anti-bourgeoisie), par besoin de se reconnaitre au sein une fratrie autre que la naturelle (appartenance partisane et groupuscule) et quelque part en quête d’une forme de liberté individuelle (il a fallu attendre l’après 2011 pour pouvoir parler d’une véritable émergence de l’“individu” et de l’individualisation de la société -surtout chez les jeunes générations).  

L’islamisme ou l’islam politique a pointé son nez au milieu des années 70 et a connu son épanouissement avec la révolution iranienne qui a enflammé des foules et a permis à l’islamisme d’être perçu comme une vraie alternative porteuse. Cela coïncidait aussi avec l’essoufflement de la gauche et du communisme dans le monde. Je ne veux pas dire que l’exogène prime sur l’endogène, loin de là. L’ancrage islamiste s’est fait dans un terreau tunisien déjà propice et accueillant, le traumatisme d’une modernisation à la césarienne et jacobine y était pour quelque chose, mais ce volet mériterait tout un développement. 

Dans les années 60/70 y avait-il dans la lutte contre Bourguiba un rassemblement des différentes tendances ou y avait-il des scissions, notamment lors de mars 68?

Bourguiba a compliqué (involontairement) les choses pour la gauche et il les a facilité pour les islamistes. Je m’explique. Être de gauche face à Bourguiba n’aidait pas beaucoup pour se tailler un profil complètement à part, pour se construire une identité aux contours complètement détachés du projet bourguibien.

Excepté son autoritarisme absolu, son culte de la personnalité et son pro-américanisme, il n’y avait pas beaucoup de choses à lui disputer ou presque. Unification de la magistrature et élimination des tribunaux charaïques, généralisation de l’enseignement, promulgation du CSP et acquis pour la femme, santé publique, planning familial etc… Bref une vraie laïcisation de la société même si elle ne disait pas son nom.

Par contre pour les islamistes c’était l’aubaine et une occasion inouïe pour se forger une identité adverse sans équivoque et sans aucun point de rencontre qui risquerait de flouer le Tunisien. On était dans le pour ou le contre pas dans le “oui mais” de la gauche, du type “oui pour la libération de la femme mais ce n’est pas assez”. Pour les islamistes, Bourguiba a banni l’enseignement Zaitounien, a acculturé l’enseignement et les tunisiens, a perverti la femme, a pactisé avec le sionisme, il a malmené la religion (nous nous voulions carrément la faire disparaitre)…

De quoi tracer une ligne de démarcation claire et surtout de quoi éponger toutes les frustrations accumulées par une jeunesse aux abois surtout pendant la dernière décennie du règne du Zaïm.  Les islamistes avaient pour eux le “brut social”, l’histoire ancienne, le prophète, Allah, les traditions. Tout quoi, alors que nous nous étions seuls, un peu ex-nihilo en pays d’islam.

Pour revenir à la question, nous n’avons jamais su marcher en rang serré à gauche. Notre histoire est faite de factions, groupuscules et scissions successives même s’il y avait et il y a encore quelque chose qui nous unit, peut-être le tragique d’un destin… à ne pas négliger comme matériau de soudure! Déjà en taule, en mars 68, commencèrent les scissions. 

Vous qui avez vécu les choses de près pendant les années noires, pensez-vous qu’il y a une filiation entre vos idées de l’époque et celles qui ont mené à la chute du régime de Ben Ali; ou y a-t-il eu une rupture?

Est-ce que vous sentez que les tunisiens ressentent l’héritage de vos luttes ou le mythe d’or de Bourguiba aujourd’hui a-t-il tout gommé?

Plutôt l’option B, malheureusement. Mais je crois aussi que les tunisiens ne sont pas dupes. J’ai l’impression que le retour de Bourguiba est de l’ordre de l’incantation, c’est comme un peu صلاة الاستسقاء  même si la pluie vient après ils savent, tout en feignant de l’ignorer, que la météo l’a déjà annoncée. 

Par ailleurs, l’héritage de la gauche est certain, mais pas là où on le croit. Il est surtout dans l’atmosphère culturelle, théâtre, cinéma, création artistique de toutes sortes c’est-à-dire là où il est difficile aux islamistes de pénétrer. Un milieu qui demeure la chasse gardée d’une gauche immatérielle et diffuse. C’est peu, certes, pour faire face à la machine islamiste ou gagner de larges secteurs de la population mais ce n’est pas mal non plus si on arrive un jour à comprendre que notre créneau porteur se situe surtout sur le front culturel.    

Il n’empêche, les slogans des insurgés de 2010 et 2011 étaient des slogans “de gauche”, directement issus du mouvement étudiant et du syndicalisme (UGTT). Ce qui atteste une influence sourde indirecte. Même s’il faut se garder d’en exagérer la portée.

Description de la conférence dont les panelistes sont : Kristin Ross, Ludivine Bantigny, Julian Bourg, Souleymane Bachir Diagne, Imen Amiri, Bernard Harcourt, Françoise Blum and Emmanuelle Saada.

“Alors que les récits de Mai 68 le localisent traditionnellement sur une ligne allant de Paris à New York, en passant par Prague, Pékin et Tokyo, nous aimerions réfléchir à une géographie francophone alternative de mai 68, qui inclut la Guadeloupe, où un soulèvement anti-racisme en mai 1967 a été violemment réprimé, de même que Dakar et Tunis, où les contestations ont ébranlé les bases locales du pouvoir et façonné les mouvements sociaux et politiques pour les décennies à venir. Et finalement, c’était quoi Mai 68? Comment pouvons-nous interpréter ensemble les différents mouvements qui ont contesté les rapports de pouvoir autour de la race, du genre, de la sexualité, du travail, de la culture et du savoir? Comment ont-ils façonné les conflits politiques ultérieurs et comment résonnent-ils avec les luttes politiques et sociales actuelles? 

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