MAROC
20/10/2019 09h:47 CET | Actualisé 20/10/2019 13h:52 CET

De consultant financier à artisan glacier, la reconversion réussie d'Othman Filali, passionné de gelato

Après les cabinets de ministre, les multinationales et l'audit financier, Othman Filali s'est lancé le pari risqué de "vendre du bonheur".

Othman Filali/Neko Gelato
Othman Filali

Une récente enquête établie par un portail de recrutement affirmait qu’au Maroc, 4 cadres sur 10 rêvent d’une reconversion professionnelle. Si certains se montrent réticents à changer de carrière, d’autres ont tout plaqué pour saisir de nouvelles opportunités, parfois inattendues. Chaque semaine, le HuffPost Maroc vous dévoilera les parcours atypiques de ceux qui ont franchi le cap. 

Difficile de passer à côté des glaces de Neko Gelato tant la petite tête de chat, signature visuelle de la marque, est partout sur Instagram et trône en top position dans les listes des meilleurs glaciers de Casablanca. Dans une métropole où pas moins de quatre enseignes nationales et internationales de glace sont présentes, Neko Gelato a réussi le pari risqué de s’imposer sur le marché en valorisant l’authenticité, la qualité et la rareté des produits. 

C’est dans le calme et résidentiel quartier de Bourgogne, entre un salon de spa et un magasin bio, que siège la petite boutique de la marque au chat. Devanture bleu cyan, portes vitrées, parquet vieilli et comptoir en marbre italien, on pénètre dans un temple de la glace au design simple et épuré, accueillis par Othman Filali, propriétaire des lieux et maestro del gelato (“maître de la glace”, ndlr). 

Maestro autodidacte. Car l’entrepreneur de presque 40 ans a acquis son savoir-faire au fil d’expériences hasardeuses tout en suivant une carrière agitée dans les affaires. Avant les turbines à glace, les sorbets et les gaufrettes dorées, Othman s’affairait dans des bureaux en quête perpétuelle de nouveaux défis mais surtout de sens à sa vie. 

“Ce n’est pas mon style de vie”

Après un baccalauréat obtenu au lycée Lyautey, il intègre l’Institut supérieur de commerce et d’administration des entreprises (ISCAE) de Casablanca puis Sup de Co, en France, et suit un parcours classique, en finance, dans l’audit et le conseil. Chez Arthur Andersen et Airbus, il se confronte à l’univers des grands cabinets de consulting et des multinationales. Un rituel de passage pour tout diplômé d’école supérieure de commerce mais qui se soldera par un retour au Maroc, pour se confronter à la réalité du pays. 

Et au Maroc, moins qu’ailleurs, on échappe difficilement au déterminisme social propre à sa classe. Petit-fils d’Hachemi Filali, figure de l’Istiqlal, ancien ministre des Habous et des Affaires Islamiques et ex-conseiller au cabinet royal, Othman Filali aurait pu rester coincé dans le carcan familial et suivre une carrière toute tracée dans les sphères du pouvoir. Il s’y essayera, en intégrant, en 2005, le cabinet d’Adil Douiri, autre fils de la bourgeoisie istiqlalienne alors ministre du Tourisme. Mais il choisit de ne pas poursuivre l’expérience. “Je ne voulais pas perpétuer ce modèle familial ni baigner dans ce milieu où l’on devient rapidement un animal social. Il faut constamment se donner en spectacle, entretenir et étendre son réseau. C’est très Lions Club (club philanthropique international, ndlr), ce n’est pas mon style de vie. Je cherche du calme, de la lenteur et un certain équilibre entre vie pro et vie privée”, confie-t-il au HuffPost Maroc. 

Sur les conseils de ses oncles maternels, “très ancrés dans les affaires et les business en tous genres”, il met le cap sur le monde de l’entrepreneuriat, avec son cousin Younès. Tous les deux, ils créent un site internet de covoiturage (cocovoiturage.com), puis un annuaire d’entreprises en ligne (oasees.com) mais le succès n’est pas au rendez-vous. “Je me suis planté. J’ai connu l’échec, le vrai, celui qui te pousse à revenir au salariat non par envie mais par nécessité. Mon ego a pris un coup mais j’ai décidé de vite rebondir” admet Othman Filali.

Il enchaîne, pendant une dizaine d’années, plusieurs postes dans le développement durable et les énergies renouvelables, et intègre un groupe de l’industriel Said Alj, spécialisé dans l’efficacité énergétique et solaire, dont il deviendra directeur de développement puis directeur général de plusieurs filiales. “J’ai été contraint de quitter mes postes suite à un conseil d’administration. Je suis parti, fin de l’aventure, basta (”ça suffit” en italien, ndlr)” souligne-t-il. 

Maestro del gelato

Un basta qui le propulsera dans l’univers du gelato. Avec son ami Yassine, ils étudient l’idée de développer une marque de glaces haut de gamme. “On monte le business plan, on cherche les financements. Vu que j’allais me charger des opérations, j’ai dû aller en Italie apprendre sur le tas” poursuit Othman. Il y suit une formation en laboratoire mais aussi en gelateria car, bien que passionné, il est difficile de se lancer sans connaissances des rudiments du métier. 

Mais le projet sera mis en pause lorsque Ladurée frappe à sa porte pour une opportunité qu’il ne pouvait refuser: reprendre la célèbre maison française, dans le cadre d’une tentative de redressement de la société. L’expérience durera trois ans et lui confirmera que sa place est dans l’univers des douceurs sucrées et du partage. “Le week-end, pour m’amuser, je faisais des glaces pour la famille et les amis. Je ne m’attendais pas à ce que ça ait beaucoup de succès. Du coup, j’ai développé un logo puis j’ai créé une page Instagram. Lorsque j’ai fini avec Ladurée, j’avais un peu plus de temps à consacrer à la fabrication de mes glaces” explique Othman. 

Ses bûches glacées et ses petits pots de glace, aux parfums originaux, se font sur commande et s’arrachent dans la ville. Puis, grâce au bouche à oreille, Neko Gelato est né (“neko” signifie “chat” en japonais) et Othman se met rapidement à la recherche d’un local, entre quelques missions de consulting en free-lance. 

Il trouve alors l’endroit idéal, au coeur de Casablanca, il y a quelques mois. La machine s’enclenche et il se retrouve à tout faire lui-même: les glaces, le marketing, le commercial, les finances, les achats et la logistique mais aussi la plomberie, le bricolage et la décoration. “Je fais l’ouverture, la fermeture et je lustre le parquet tous les jours. C’est aussi ça la vie d’entrepreneur, sourit-il. Les expériences précédentes m’ont laissé un sentiment d’inaccompli. Là, c’est vraiment la première fois de ma vie que je suis parmi les meilleurs dans ce que je fais et que j’ai la reconnaissance unanime des gens et des clients. Ce nouveau job d’artisan glacier, c’est finalement la synthèse de tout ce que j’ai appris dans ma vie professionnelle”.

Neko Gelato
Neko Gelato

Zéro regret 

Aujourd’hui, Othman a créé trois emplois. De son ancienne vie, il n’a aucun regret. “Il peut se passer n’importe quoi, je m’en fiche, j’ai réussi a créer quelque chose dans ma vie, et c’est le plus important” admet-il. Dans son Neko Labo, petit laboratoire de chimiste où la magie opère, deux mots d’ordres sont de rigueur: passion et organisation. “Il faut être précis, rapide et efficace. Je suis adepte du zéro gaspillage: ni de matière, ni de temps, ni d’énergie”. 

A la tête d’une toute petite entreprise, il reconnaît que la tâche n’est pas toujours facile. “Mais au moins, tu as un véritable impact économique et social, immédiat et tangible. Au Maroc, il y a beaucoup trop d’inégalités et trop de gens surpayés sans impact ni valeur ajoutée sur l’économie réelle. Quand j’étais dans le conseil, c’était typiquement trop de slides, trop de blabla, trop de théorie. C’était hors sol, inutile. J’ai touché, pour ma dernière mission de conseil, il y a un an, une somme déraisonnable pour me tourner les pouces. Aujourd’hui, je me verse un salaire symbolique de 7.000 dirhams en attendant d’amortir mon investissement. Je vis à mon rythme et je vais bosser en short et en baskets” rigole-t-il, avant de filer au labo, à l’arrière de sa boutique.

Il y prépare une saveur inédite pour le lendemain: un sorbet à la rose, à la framboise et au litchi, inspiré du célèbre macaron Ispahan de Pierre Hermé. “Chez Neko Gelato, on vend du bonheur, dès la première bouchée. C’est ma promesse au client et ça, ça donne du sens à ma vie”. 

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