TUNISIE
10/01/2019 15h:07 CET

Dans un article publié sur le site Project Syndicate, l'analyste politique Youssef Cherif s'interroge sur la survie de la démocratie tunisienne

Selon lui, l’expérience démocratique la plus prometteuse du monde arabe peut encore éviter une crise plus profonde, mais elle a besoin d’aide.

FETHI BELAID via Getty Images

Est-ce la fin d’un rêve? “Lorsque les manifestations antigouvernementales se sont rapidement diffusées dans le monde arabe en 2011, la Tunisie semblait y avoir gagné au change” rappelle Youssef Cherif, analyste politique, membre du réseau de recherche Carnegie et responsable du Columbia Global Centers Tunis, dans son article publié le 9 janvier 2019 dans Project Syndicate.

Mais, dans le désordre et les turbulences que connait le pays aujourd’hui, des ambitions semblent s’effondrer au fil du temps. À l’approche des élections législatives, prévues pour fin 2019, “le pays est à nouveau en crise” explique-t-il. 

D’après lui, le pays vit le même scénario de 2013 où “le processus démocratique a presque échoué suite à des promesses économiques non tenues, à des désaccords politiques et idéologiques et à cause de l’ingérence étrangère” mais à quelques différences près. 

“Cette fois-ci, les médiateurs sont soit désintéressés par les solutions, soit font partie du problème” déplore-t-il. Le temps est révolu: “Dans un monde absorbé par la guerre en Syrie, l’instabilité en Libye, l’affirmation de soi russe, l’incertitude européenne et les tweets d’un Président américain isolationniste, la Tunisie a disparu des gros titres de l’actualité. Une rupture démocratique en Tunisie devrait normalement attirer l’attention internationale: mais d’ici là, il sera trop tard”, note-t-il.

Pour l’analyste politique, le pays se laisse happé dans le tourbillon des événements en cascade. Blocage politique, guerre froide entre le président de la République et son chef du gouvernement, rumeurs de coups d’État... 

“Dans une démocratie qui fonctionne bien, des élections anticipées auraient dû être organisées en septembre 2018, lorsque la coalition au pouvoir s’est défaite et peut-être dès 2016, quand Nidaa Tounes a perdu sa majorité au Parlement. Mais la plupart des partis politiques tunisiens souffrent trop de dissensions ou sont trop faibles pour fonctionner. Et le grabuge actuel met même en péril le travail de l’Instance supérieure indépendante pour les élections.

Il y a maintenant un risque réel que les élections 2019 soient reportées. Pour une démocratie fragile dirigée par un nonagénaire, sous le joug d’un état d’urgence sans fin et privée d’une cour constitutionnel, ce délai risque de s’avérer fatal”, estime-t-il.

De plus, à côté de cette crise politique sévère, la Tunisie est engluée dans une crise économique, sans précédent. “Alors que la Tunisie est passée d’une économie contrôlée sous une dictature à une économie de transition marquée par des mesures d’austérité et par les réformes structurelles dictées par le Fonds Monétaire International, la corruption s’est étendue et les investisseurs ont fui. Aujourd’hui, à cause de la dette publique, du chômage et de l’inflation croissante, les grèves et les manifestations se multiplient et le soutien en faveur de la démocratie - souvent présentée comme la cause du tumulte actuel - a diminué” argue-t-il.

Youssef Cherif dépeint un tableau sombre de la situation du pays en évoquant notamment le bars de fer entre le gouvernement et la centrale syndicale, qui a joué un rôle clé pour traverser sans encombre la crise de 2013.

“L’influence étrangère est un autre facteur de déstabilisation” poursuit-il. “Actuellement la Tunisie est un champ de bataille géopolitique pour des puissances régionales comme l’Égypte, la Turquie et les pays du Golfe et les politiciens tunisiens prennent parfois parti pour répondre aux objectifs de leurs prétendants. D’une manière générale, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis diabolisent la démocratie de la Tunisie et Ennahda, tandis que le Qatar et la Turquie les vantent.

Les deux camps ont leurs clients dans le pays. Ces acteurs amplifient les rumeurs de coup d’État et délégitimisent l’indépendance politique de la Tunisie, ce qui ajoute à la méfiance du public vis-à-vis du gouvernement” explique-t-il.

Cependant, selon lui, tout n’est pas perdu: “L’expérience démocratique la plus prometteuse du monde arabe peut encore éviter une crise politique, mais elle a besoin d’aide. Des médiateurs locaux et internationaux ont autrefois aidé la Tunisie à se sortir du tumulte. Ils doivent faire de même à présent”.

 

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