MAROC
20/07/2019 12h:21 CET

Dans 50 ans, l'espace sera-t-il la banlieue industrielle de la Terre?

Voici ce qui pourrait se passer si les prédictions de Jeff Bezos, Elon Musk et une foule d'autres entrepreneurs de l'espace s'avèrent justes.

ESPACE - Il y a exactement cinquante ans, la mission Apollo 11 était en orbite de la Lune. Quelques heures plus tard, le module lunaire allait entamer sa descente, et Neil Armstrong posait son pied sur le sol de notre satellite. Sous le poids des contraintes techniques, l’enthousiasme qui s’était alors créé pour coloniser et exploiter l’astre mort est peu à peu retombé... jusqu’à ces dernières années.

Bigelow Aerospace, The Asteroid Mining Company, SpaceFiber... Ces noms de sociétés ne vous disent rien? C’est normal. Pourtant elles existent, et avec quelques centaines d’autres, elles pourraient bien faire partie des premières entreprises à ramasser une part d’un gigantesque marché: celui de l’industrialisation de l’espacecomme vous pouvez le découvrir dans la vidéo en tête d’article.

À l’occasion des 50 ans des premiers pas de l’Homme sur la Lune, Le HuffPost a choisi de ne pas regarder dans le rétroviseur, mais plutôt de s’interroger sur l’avenir de l’humanité en dehors de l’atmosphère terrestre. Alors que la “course à l’espace” semble redémarrer entre les nations et que les sociétés rentrent dans la danse, à quoi pourrait bien ressembler notre rapport aux cieux en 2069? Une série d’articles à retrouver du 16 au 21 juillet, du lancement d’Apollo 11 jusqu’aux premiers pas sur la Lune.

Ceux qui parient sur l’exploitation des ressources que nous fournira notre proche environnement sont loin d’être une poignée d’inconnus, de simples enthousiastes amateurs de science-fiction: parmi ceux qui croient dur comme fer à l’espace comme future zone industrielle de la Terre, on trouve Elon Musk, fondateur de Tesla et SpaceX, ou encore Jeff Bezos, président d’Amazon et lui aussi à l’origine d’un acteur privé dans le monde de lanceurs, Blue Origin.  

Utiliser les ressources disponibles au-delà de notre orbite n’est pas seulement le projet de quelques “disrupteurs” bien connus. Du côté des agences spatiales, on a compris que l’espace était en passe de devenir un nouvel horizon exploitable. “C’est un peu le nouveau Far West” explique ainsi Christophe Bonnal, expert au Centre National d’Études Spatial (CNES), qui estime qu’un euro investi rapportera “dix ou quinze euros”. 

Comment arriver à des estimations aussi optimistes? Cinquante ans d’exploration spatiale et de tests en apesanteur ont permis de développer une vision détaillée des avantages à tirer de l’espace infini... ou au moins les quelques centaines de milliers de kilomètres qui nous séparent des objets stellaires les plus immédiatement accessibles. 

L’orbite terrestre se couvre d’usines

Quel peut bien être l’avantage de produire en dehors de notre atmosphère, à 2000 kilomètres au-dessus de nos têtes? La compagnie Spacefiber, elle, l’a bien compris. Des produits nécessitant une précision extrême pour leur mise en fabrication gagnent en qualité à ne pas subir les lois de l’attraction.

C’est le cas notamment de la fibre optique. Des tests ont montré que le fil de verre, s’il était réalisé en apesanteur, ne comportait quasiment aucune impureté ou défaut: un résultat hors d’atteinte sur Terre. L’absence de gravité permet de supprimer des étapes de fabrication qui sont justement celles qui viennent impacter la qualité de la production, donc du débit de la fibre optique. Un procédé auquel la NASA s’intéresse de très près... via une start-up privée. 

Dans un monde industriel où la précision doit atteindre le niveau moléculaire, cette absence de pesanteur peut être la clef pour des objets dont la conception doit être d’une absolue perfection. Dans le domaine en pleine ébullition del’impression 3D d’organes humains, la fabrication en orbite pourrait être ici encore la solution. Le degré de minutie requis pour la création industrielle d’un coeur exige qu’il soit réalisé dans le vide.

Et si la perspective d’organes envoyés sur Terre par colis traversant l’atmosphère vous semble farfelue, ce n’est pas ce que pense la NASA, qui vient d’envoyer à bord de la station spatiale internationale (ISS) une imprimante 3D spécialement développée pour pouvoir construire un coeur humain

Usines spatiales envoyant des produits finis à destination de la Terre en orbite basse à 2000 kilomètres du sol, ateliers d’assemblages des véhicules spatiaux en haute à 35.000 kilomètres: plutôt que d’avoir à arracher à la gravité les 3000 tonnes de la fusée Saturne IV comme en 1969, des ateliers en orbite pourraient fabriquer puis assembler les éléments nécessaires au voyage spatial. Avantage considérable de cette méthode: les éléments n’auraient ni à subir les violentes secousses du lancement terrestre, ni à répondre aux mêmes impératifs de place.

La Lune, point relais idéal

C’est sans doute sur la Lune que, depuis bien avant les débuts de la conquête spatiale, on s’imaginait établir une colonie, des mines, un spatioport...des ambitions qui se sont rapidement éteintes après les premiers pas de Neil Armstrong sur notre satellite naturel, tant les contraintes étaient énormes. Mais le retour de la course à l’espace remet depuis quelques années l’astre mort au centre des ambitions spatiales, avec ou sans humain.

La Lune pourrait en effet accueillir d’ici à 2069 bien plus qu’une base permanente et un télescope, mais aussi de véritables infrastructures productives. La boule rocheuse pourrait en effet devenir un véritable eldorado pour une industrie spatiale en mal de carburant, depuis qu’en 2009 on y a découvert de l’eau glacée sous le sol et dans les roches (le régolithe).

Qui dit eau dit hydrogène et possibilité de faire fonctionner une pile à combustible propulsant un engin spatial. Notre Lune pourrait donc servir de relais aux vaisseaux en partance pour d’autres horizons dans des délais étonnamment courts: en plus de la NASA, l’Agence Spatiale Européenne (ESA) a confié début 2019 à Arianespace le projet d’imaginer une mission capable de s’établir sur notre astre à cette fin. Date prévue pour l’arrivée du premier vaisseau européen: 2025.

À plus long terme, des éléments rares et chers sur Terre sont disponibles sur la Lune, éveillant des appétits de plus en plus visibles. On trouve notamment sur notre satellite de l’hélium 3: un gaz léger, non radioactif...et contenant une quantité d’énergie gigantesque. 25 tonnes d’hélium 3 suffiraient ainsi à assurer la consommation d’énergie des États-Unis pendant une année entière! Une prouesse suffisante pour que la société russe S.P. Korolev Rocket and Space ait déjà annoncé son projet d’établir une base d’extraction d’ici à 2030.

La porte des étoiles en orbite lunaire 

Le plan de l’elliptique autour de la Lune sera lui aussi mis à contribution. Cela fait bien longtemps que l’orbite lunaire est utilisée par des sondes en transit vers d’autres horizons spatiaux, en utilisant la force gravitationnelle comme un lance-pierre. À la manière d’une station-service sur une autoroute fréquentée, une ou plusieurs bases permettront aux vaisseaux empruntant cette orbite de s’arrimer, pour se ravitailler en pièces, en vivres et surtout en carburant.

Une véritable “Station Spatiale Lunaire Internationale” sur laquelle travaillent de concert plusieurs organisations spatiales majeures, de la NASA jusqu’à Roscosmos, l’agence spatiale russe. En développement depuis plusieurs années, le programme “Deep Space Gateway” (“Porte de l’espace profond” en français) a déjà dévoilé les noms de plusieurs entreprises intéressés pour collaborer au projet, comme Boeing ou Lockheed Martin.

Au-delà du ravitaillement, la base spatiale est envisagée comme un système évolutif, se couvrant de modules à mesure que les besoins se feront sentir. Si l’industrie lunaire se développe comme prévu dans les décennies à venir, le “Deep Space Gateway” deviendra rapidement le point de contact obligé entre la Lune, la Terre et les vaisseaux filant vers une destination qui aiguise déjà tant d’appétit: les astéroïdes. 

Bien plus que tout l’or du monde 

Pour miner les astéroïdes qui traversent notre système solaire, les rangs sont déjà serrés d’initiatives privées. Asteroid Mining Company, Kleos Space, Trans Astra...tous développent des modèles de vaisseaux susceptibles de se poser sur les rochers filant dans l’infini, pour en extraire la roche et parfois la traiter localement. 

Si les imaginations carburent, c’est que le butin dépasse toute mesure. Or, platine, terres rares...il y a dans ces morceaux d’univers bien plus de richesse au mètre carré que n’importe où sur Terre. À titre d’exemple, l’astéroïde 2011 UW-158, qui est passé en 2015 tout près de notre planète, est estimé contenir une valeur de 5000 milliards de dollars... soit plus que le PIB de la France du Royaume-Uni cumulé. 

Face à un tel trésor, seules les limites techniques et la rentabilité d’une telle opération pourraient empêcher l’industrie minière de faire main basse sur le pactole. Ici encore, l’horizon n’est peut-être pas aussi lointain que ce que l’on pourrait croire. Contacté par Le HuffPost, Kasper Moth-Poulsen, le président de l’Asteroid Mining Compagny, prenait pour exemple la mission japonaise Hayabusa2, qui a récupéré des échantillons d’un astéroïde après s’y être posée: “Ce n’est pas différent de ce que nous voulons faire.” Si la technologie expérimentale est déjà là, la route vers le minage des astéroïdes semble toute tracée... du moins, si les autres indicateurs passent au vert.

La poule et l’œuf

L’écueil est en effet connu, et l’appât du gain ajouté au retour de la course à l’espace pourraient ne rien y changer: si les perspectives d’industrialisation de l’espace se précisent chaque jour un peu plus, l’investissement demandé et la prise de risque sont considérables. La première vague de sociétés ambitionnant de miner les astéroïdes peut en témoigner.

Entre 2009 et 2017, après une flambée du nombre de sociétés se vantant d’être les premières à exploiter les cailloux stellaires, nombreuses sont celles qui ont dû mettre la clef sous la porte. Investisseurs finalement frileux, objectifs de rentabilité trop flous, retards techniques...c’est une sorte de mini-crash auquel le secteur spatial a assisté, alors que les d’entrepreneurs avaient péché par trop d’enthousiasme et d’empressement. 

Le minage d’astéroïde, comme le reste de l’industrialisation, ne pourra être viable que lorsque les infrastructures spatiales, à terre et en orbite, seront prêtes à l’épauler. Or, comme l’a expliqué un dirigeant de fonds d’investissement spécialisé dans le secteur spatial au site Technology review: ” C’est le problème de la poule et l’oeuf. Faut-il d’abord miner un astéroïde puis construire une base lunaire, ou l’inverse?”

Un point de vue encore trop optimiste pour l’historien des sciences Jérôme Lamy, spécialiste de l’espace, interrogé par Le HuffPost. Il estime de son côté que ce ne sont pas seulement les infrastructures, mais toute la société qui devra être prête...ce qui reste loin d’être le cas. La tendance actuelle de la réduction des dépenses énergétiques va d’après lui à l’inverse d’un projet incroyablement énergivore comme la conquête spatiale.

La transformation de l’espace en banlieue industrielle de la Terre, si elle est sur le papier déjà très avancée, nécessitera en effet un engagement sans précédent des ressources terrestres et humaines. La miniaturisation et la robotique sont des pistes qui pourraient rendre cet investissement de départ plus indolore. Mais dans une course où le secteur privé a déjà identifié des sources de rentabilité, seuls les premiers retours sonnants et trébuchants sur investissements permettront de savoir si, vraiment, les alentours de la Terre seront exploités à l’horizon 2069.

Cet article a initialement été publié sur le HuffPost France.