18/05/2018 15h:36 CET | Actualisé 18/05/2018 15h:36 CET

D'Anfa au Souissi, comment l’élection à la présidence de la CGEM divise les cercles du pouvoir marocain

La guerre pour le fauteuil de “patron des patrons” fait ressortir de nouvelles lignes de fractures.

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ÉCONOMIE - À moins d’une semaine du vote crucial qui déterminera qui de Salaheddine Mezouar ou Hakim Marrakchi prendra les rênes de la très influente Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), les cercles de pouvoir économiques et politiques de Casablanca et Rabat apparaissent profondément divisés, parfois au sein d’une même famille. Entre inimitiés anciennes, luttes claniques et ambitions personnelles, la guerre pour le fauteuil de “patron des patrons” fait ressortir de nouvelles lignes de fractures au cœur des élites du royaume. Revue de détail.

Les téléphones portables des membres de la “High Society” économique et politique du Maroc sont en mode surchauffe depuis plusieurs jours, à quelques encablures du vote déterminant du 22 mai prochain pour la présidence de la CGEM. Suite aux deux derniers meetings de campagne des candidats, qui se sont tenus lundi et mardi dernier au Hyatt Regency à Casablanca, les partisans des deux adversaires tentent désormais de récolter le maximum de promesses de vote et font feu de tout bois auprès de leurs entourages.

Mais cet activisme de façade, où les positions des uns et des autres semblent désormais bien assises, cache une réalité beaucoup plus complexe, typique des enchevêtrements qui caractérisent la sphère économico-politique du royaume. En réalité, tout le monde semble un peu perdu lors de ce moment particulier, et les chefs d’entreprises hésitent plus que jamais entre deux candidats que chacun attaque ou soutient selon ses accointances. Dans les couloirs des meetings, la tension monte et les noms d’oiseaux fusent au sein des différentes équipes. Sourire en coin, les détracteurs de Salaheddine Mezouar s’échangent le sobriquet de “ministre des Affaires qui lui sont étrangères”, dont l’avaient affublé les mauvaises langues de son ancien département, quand les contempteurs de Hakim Marrakchi surnomment ce dernier de “capitaine d’industrie en chewing-gum”, référence féroce au célèbre produit commercialisé par sa société, Maghreb industries.

Au sommet de l’affrontement, un duel entre cousins germains

Si les Marocains aiment à répéter l’expression selon laquelle “les escaliers se lavent par le haut”, force est de constater que la campagne pour la présidence de la CGEM est un avatar emblématique d’un rapport de force entre cousins. En effet, le colistier de Salaheddine Mezouar, Fayçal Mekouar, n’est autre que le cousin germain de Hakim Marrakchi, ce qui laisse imaginer des réunions familiales pour le moins tendues.

Car Fayçal Mekouar est considéré par la plupart des connaisseurs du dossier comme l’atout maître dans la poche de Mezouar, sa “caution” auprès des entrepreneurs qui voient en l’ancien ministre une intrusion inacceptable du politique dans le cénacle des patrons. “S’il est élu le 22 mai, Mezouar le devra essentiellement au choix de son tandem avec Mekouar, car sa candidature n’est devenue crédible qu’après avoir abandonné Jawad Hamri, qui était d’abord pressenti. Mekouar est très actif au sein de la CGEM depuis longtemps et est très respecté par les membres. Ces derniers n’auraient jamais voté Mezouar avec quelqu’un d’autre dans le ticket”, confie au HuffPost Maroc un membre de l’actuelle direction de la CGEM, ayant requis l’anonymat.

Pour rajouter au caractère singulier de cette situation où deux cousins se retrouvent chacun d’un côté de la barrière dans cette joute électorale, il faut ici ajouter que les deux hommes entretiennent également des liens professionnels, et plutôt étroits, car la société dirigée par Fayçal Mekouar, le cabinet d’audit Fidaroc Grant Thornton, n’est autre que le commissaire aux comptes de l’entreprise de Hakim Marrakchi, Maghreb Industries, comme l’illustre cet extrait du bilan de l’entreprise. 

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Neila Tazi et Miriem Bensalah-Chaqroun, une divergence sur le choix du successeur?

Dans le prolongement de cette lutte quasi-fratricide, il convient également de relever ce que de nombreux observateurs interprètent comme une divergence de points de vue entre l’un des tandems les plus soudés de ces dernières années au sein de la CGEM, à savoir Miriem Bensalah-Chaqroun, actuelle présidente, et la communicante sénatrice -élue sur le quota de la CGEM- Neila Tazi.

Ainsi, suite à un post sur Facebook appelant à préserver l’indépendance de la CGEM de tout parti politique, d’aucuns y ont vu un soutien évident et enthousiaste à la candidature de Hakim Marrakchi, tandis que la position de Miriem Bensalah-Chaqroun, bien que non publique, verrait en Mezouar son successeur. En effet, pour la présidente actuelle de la CGEM, l’ancien ministre serait le seul à disposer de l’étoffe nécessaire pour continuer à porter l’offensive économique du Maroc sur le continent, là où elle estimerait que Marrakchi n’aurait pas l’envergure suffisante pour occuper son fauteuil.  

Une analyse que réfute avec énergie Neila Tazi, qui ne voit dans le pseudo soutien de l’une et de l’autre que des interprétations pré-électorales. “Je me suis battue pour la neutralité de notre groupe parlementaire, par égard et respect pour l’ensemble de ceux que nous représentons, toutes sensibilités confondues, car telle est notre mission”, nous dit-elle. “La CGEM s’est construite sur des valeurs d’engagement et de neutralité, pour représenter et défendre les entreprises qui créent des emplois et de la valeur. Une CGEM qui milite pour la place de la femme et des jeunes dans l’entreprise et dans la société, une CGEM engagée dans la responsabilité sociale, pour un Maroc plus juste et plus équitable, un Maroc qui avance. Et c’est pour cela que je considère qu’elle doit continuer de fédérer et rassembler autour de ces valeurs, de manière claire et indépendante”, ajoute Neila Tazi. Une conviction que ne renie pas le dernier post de Miriem Bensalah-Chaqroun sur Twitter, qui espère pour sa part que la continuité sera assurée avec une “CGEM forte, unie et indépendante”.

Préparer le... 23 mai

Face à cette course à la tête du patronat dans laquelle les deux binômes candidats demeurent au coude à coude, l’élection à la présidence de la CGEM 2018 charrie son lot de conversations au cœur des élites marocaines, obligeant certains grands groupes à diviser les votes de leurs filiales afin de prendre des options sur chacun des candidats. Au niveau de certaines fédérations influentes, le mot d’ordre de ces derniers jours est en effet à la scissiparité stricte, à savoir le même nombre de voix pour Marrakchi que Mezouar.

Philosophe, notre source poursuit: “tout le monde se bagarre aujourd’hui, et se bagarrera encore quelques temps pour les postes de patrons de commissions, mais il est nécessaire de rappeler à tout le monde qu’il y aura un 23 mai, et qu’il sera alors nécessaire d’opérer un rassemblement, quel que soit le président élu, car une CGEM divisée serait la pire chose qui puisse arriver au patronat en ce moment”. Dont acte.