TUNISIE
12/02/2016 07h:55 CET | Actualisé 12/02/2016 17h:21 CET

4 choses essentielles qu'il faut savoir sur "Dabiq" le magazine de propagande de l'État islamique

L'État islamique (EI) a un dispositif de propagande de masse notamment à l'attention des Occidentaux, dont le magazine Dabiq à la publication irrégulière est sans doute le produit phare. Avec un produit de haute qualité, un graphisme soigné – et d'horribles détails sur diverses opérations de l'EI – le magazine à papier glacé, disponible en anglais et dans de nombreuses autres langues, dont le français, tend à faire les gros titres dans les médias occidentaux à chaque nouvelle édition.

Dabiq est parfois repris dans les pays occidentaux, lorsqu'une édition révèle des informations légitimes, comme la mort du porte-parole de l'EI, Mohammed Emwazi, alias « Jihadi John » ou la photo de l'arme qui selon l'EI aurait servi à abattre un avion commercial russe. Autrement, Dabiq soulève des vagues d'indignation, comme lorsqu'il promeut l'esclavage sexuel ou montre les enfants soldats de l'organisation.

Le magazine est d'une part un moyen pour l'EI de faire l'apologie de ses attaques terroristes et de la construction au forceps de son État en Syrie et en Irak, et d'autre part de recruter de nouveaux extrémistes.

Alors que Dabiq ne représente que la portion congrue de l'ensemble de la propagande de l'EI, il a attisé l'attention de l'Occident, ce qui était exactement l'objectif de l'organisation.

Reportage photo publié dans le magazine Dabiq, montrant les opérations de destruction des antiquités syriennes.

Ce qu'il faut savoir sur Dabiq

Dabiq a tout d'un magazine moderne

Dabiq tire son nom d'une bourgade de Syrie où, selon l'organisation, la bataille finale avant la fin du monde aura lieu, conformément aux préceptes des prophéties islamiques. Le magazine est créé par Al Hayat, l'un des centres médiatiques de l'EI, situé entre la Syrie et l'Irak (et qui chapeaute plusieurs rédactions plus modestes), qui est derrière l'essentiel de la propagande la plus professionnelle de l'EI.

À travers Al Hayat, l'État islamique a publié plus d'une douzaine d'éditions de Dabiq depuis juillet 2014. Alors que le look du magazine est devenu légèrement plus sophistiqué au fil du temps, ses contenus et son ton sont restés les mêmes.

Chaque édition fait entre 50 et 60 pages de long, remplies généralement de préceptes religieux, de profils de combattants, et de reportages sur les zones de combats tournés à la gloire de l'EI. A certains égards, ce n'est pas foncièrement différent d'un magazine de fans d'une équipe sportive: un canard qui présente différents aspects d'une organisation tout en faisant la promotion d'une certaine identité collective.

L'une des particularités de Dabiq repose dans ses visuels soignés, avec des images montrant la bannière noire de l'EI en surimpression sur le Vatican, ou des affiches semblables à celles pour les films, présentant les terroristes des attentats de Paris.

Le magazine comporte aussi des rubriques régulières, comme "À nos sœurs", sur le rôle des femmes dans l'État islamique – une édition inclut un article sur la manière d'enterrer un époux tué au combat – et "Depuis les pages de l'Histoire", qui tente de décrire les événements contemporains par le prisme de la vision apocalyptique de l'Histoire propre à l'EI.

Dabiq ne rate aucune occasion de promouvoir d'autres formes de communication. Il liste régulièrement des hashtags que les lecteurs peuvent utiliser en soutien aux initiatives de l'EI, comme son adoption des pièces d'or comme monnaie. Une page entière de la 11e édition encourage les lecteurs à "rattraper" les dix éditions antérieures, et le magazine recommande même les meilleurs vidéos de propagande.

Dabiq cherche à provoquer une réaction

La couverture des médias occidentaux de Dabiq tend à s'intensifier à chaque fois que Dabiq verse dans le pire. Par exemple lorsqu'une édition a utilisé une image d'Alan Kurdi, enfant syrien de 3 ans noyé en tentant d'atteindre la Grèce, pour dissuader les réfugiés de s'échapper du territoire de l'EI, ou lorsque Dabiq a créé des posters avec mention de la rançon de deux de ses otages.

Cela relève de ce que le docteur Haroro Ingram, chercheur à l'université nationale australienne qui a étudié la propagande extrémiste, décrit comme la "stratégie de l'appât" de l'EI, qui cherche a provoquer une réaction du monde extérieur.

"Dans le magazine Dabiq vous pouvez voir cela à l’œuvre – spécialement par le recours à la violence extrême, ils savent pertinemment qu'ils vont obtenir une certaine réponse ainsi", explique Ingram au WorldPost.

Mais Ingram a également souligné que tout dans Dabiq n'est pas destiné à provoquer. Quand le magazine ne montre pas des images horribles de mort et de violence, il publie fréquemment des photographies qui sont censées montrer à quel point la vie dans l'État islamique peut être formidable. Ces éléments ne sont pas destinés aux médias occidentaux, mais sont plutôt faits pour séduire, principalement des jeunes hommes, musulmans, coeur de cible pour le recrutement de l'organisation.

Dabiq n'a pas inventé la poudre…

Que des groupes militants créent des magazines en langue anglaise à des fins de propagande n'a rien de bien nouveau. En Afghanistan, des extrémistes ont publié de nombreux titres, notamment The Mujahideen monthly ou The Taliban's magazine In Fight.

L'avatar le plus récent de Dabiq est Al Qaeda's Inspire magazine, que le groupe publie depuis 2010. Les deux magazines sont extrêmement similaires dans leur design, avec des photos stylisées de combattants, des œuvres d'art qui exaltent les causes des terroristes ou condamnent leurs ennemis, et des textes.

Dabiq a même copié quelques unes des rubriques clé d'Inspire, notamment une, intitulée "Dans les mots de l'ennemi", qui reprend des articles ou des déclarations issues de médias ou de politiciens occidentaux, reproduits et présentés de telle manière qu'ils déforment le sens initial, ou pour accréditer les idées des terroristes.

… mais Dabiq a une stratégie inédite

À la différence d'Inspire et d'autres publications extrémistes, Dabiq est presque entièrement anonyme.

Excepté quelques cas, comme les textes présentés comme écrits par le journaliste anglais John Cantlie, retenu otage, la voix éditoriale de Dabiq tend à être monolithique, supposée venir de l'État islamique en tant que marque, et non d'auteurs particuliers.

Mis à part les enjeux sécuritaires – Inspire a perdu quelques-unes de ces plumes dans des attaques de drones – l'EI a une raison stratégique pour protéger l'anonymat des auteurs de Dabiq, selon Ingram. En ne créditant pas ses articles, et en se reposant régulièrement sur des extraits de textes islamiques, Dabiq tente de se présenter comme une autorité religieuse légitime.

Mais la principale différence entre Dabiq et ses pairs, selon Ingram, réside dans le mélange particulier du magazine des messages s'adressant à ses lecteurs.

D'un côté, Dabiq offre un argumentaire rationnel pour l'EI, prêchant qu'on vit mieux dans le territoire contrôlé par l'organisation, et que les États occidentaux et leurs armées sont défaillants dans leur protection et administration de leurs citoyens. Le magazine montre des photos de propagande très réussies, représentant par exemple des équipements médicaux modernes, des soins, et soutient que les personnes vivant hors de l'EI sont des esclaves.

Dans le même temps, Dabiq joue la carte de l'identité en tentant de persuader les jeunes musulmans sunnites des pays occidentaux de soutenir l'EI. Le magazine encourage les lecteurs qui ne peuvent rejoindre le territoire de l'organisation à commettre des attaques terroristes partout sur terre contre les "apostats" et les "croisés", c'est-à-dire tous ceux qui n'adhèrent pas à l'idéologie du groupe.

"Dabiq est presque divisé à 50/50" entre ces appels, explique Ingram, et ces deux moitiés travaillent en tandem. L'un exacerbe une lutte et une crise d'identité, l'autre promeut l'idée fausse que l'EI a la réponse à tous ces problèmes.

"Si vous attisez la perception des gens d'un problème, ils s'en détournent, en se disant 'Quel espoir me reste-t-il ? Je n'y peux rien' " explique Ingram. "Mais si vous attisez cette perception tout en y apportant des solutions, cela peut mobiliser des gens".

Cet article a été traduit de la version américaine The Huffington Post US, a été traduit par la rédaction du HuffPost Tunisie

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