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31/12/2018 11h:21 CET | Actualisé 31/12/2018 11h:25 CET

Cuisine et dépendances

"Massinissa (238 ?-148 avant J.C) père du couscous ? Ce n’est pas irrévérencieux de dire que si tel était le cas, ce serait peut-être ce qu’il a fait de mieux !"

Moha El-Jaw via Getty Images

Il y a eu naguère une pièce de théâtre intitulée “cuisine et dépendances”, après quoi, on l’a adaptée pour en faire un film. Quel que soit le contenu de l’une et de l’autre,  c’est une formule qui vient à l’esprit, pour dire que la cuisine ne paraît jamais seule, qu’elle n’est jamais limitée à elle-même, et qu’elle signifie beaucoup plus que le simple fait de se nourrir ou de chercher à le faire agréablement, c’est-à-dire savoureusement.

Le plat de base d’une civilisation reflète sans doute beaucoup les qualités de celle-ci et ses caractéristiques, ce qui autorise tout à fait à le considérer comme l’un des fondements d’une culture, à condition évidemment que sa présence soit attestée durablement. S’agissant d’une proposition qui vient d’être faite à l’UNESCO, et dans laquelle l’Algérie est impliquée au premier chef, on a envie de s’écrier : quelle magnifique idée et  comment n’y avait-on pas pensé auparavant ! Avant même que le mot ne soit ici écrit, tout le monde aura compris de quoi il s’agit : le couscous, évidemment, et l’Algérie peut être fière d’être à l’origine du projet qui a été répercuté par les médias avec un assentiment unanime, semble-t-il (pour une fois !) Voici donc ce qu’on a pu lire :  ”Ça y est, c’est officiel : le Ministre Algérien de la Culture, Azzedine Mihoubi, a annoncé que l’Algérie déposera en mars 2019 une demande d’inscription du couscous au patrimoine mondial de l’UNESCO, au nom de tous les pays du Maghreb. (L’idée de demander l’inscription du couscous au patrimoine de l’UNESCO ne date pas d’hier, puisque le gouvernement algérien avait déjà évoqué le sujet en 2016)”

Naturellement, tout le monde aime le couscous et tout le monde trouve que cette demande est parfaitement justifiée. Réjouissons-nous de ce consensus, dont il  y a sûrement des conclusions à tirer. Et si l’union entre les peuples (véritable serpent de mer qu’on n’arrive jamais à attraper par la queue) passait par le partage reconnu des mêmes pratiques culinaires ? Ne rêvons pas trop tout de même : voilà déjà longtemps que les Français, pour ne parler que d’eux, se régalent en mangeant du couscous et cela n’a pas forcément agi dans le bon sens sur leurs opinions politiques. Mais si l’Unesco s’en mêle, de toute façon,  tout porte à croire qu’il y aura progrès.

A-t-on raison de mettre la cuisine sur le même plan que d’autres préoccupations jugées au premier abord comme beaucoup plus importantes et beaucoup plus sérieuses ? C’est une question que l’on se pose après avoir lu une histoire de la catégorie “histoires juives” ou “humour juif” sous la plume de Delphine Horviller, rabbin d’obédience libérale, dans un livre qu’elle a co-écrit avec l’islamologue Rachid Benzine, (d’origine marocaine) et libéral comme elle dans le cadre de sa propre religion. Delphine Horviller rapporte donc cet enchaînement caractéristique d’une conversation familiale juive : 1er point, Ah ! nous avons bien souffert, nous avons été écrasés, humilié, écrasés etc. 2e point, Mais nous avons su nous reprendre et nous redresser et nous avons fait preuve de résilience. 3e point, Qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ?

Fabuleuse histoire, rapportée avec la caution de cette femme malicieuse qui n’en est pas moins rabbin. Mais à la réflexion, on devient soi-même gagné par la manie de l’exégèse et on se dit que ce n’est peut-être pas seulement une blague pour faire rire. Et si le point 2 n’avait été possible que grâce au point 3 ? Si la résilience, c’est-à-dire la survie et au-delà, passait par la convivialité, les retrouvailles autour d’un même repas (quel qu’il soit).

On sait depuis longtemps que l’homme est une drôle de machine, qui comporte à la fois un cœur, un cerveau et un estomac (sans parler du reste). Il se peut que des individus aient pu tenir dans la solitude et l’exil grâce au souvenir de repas partagés qui ont été les points forts de leur vie et en sont devenus plus que jamais les supports à partir du moment où l’exilé en a été privé. On pense ici à un très beau texte écrit par l’Algérien Malek Alloula (mort en 2015) pour un livre intitulé “Les festins de l’exil” largement composé de recettes qu’il devait à sa mère oranaise. Il évoque avec humour la manière dont un méchoui est bientôt réduit par des centaines de doigts à l’état de squelette décharné, et il ajoute cette remarque pleine de sens sur l’ancienneté immémoriale du festin partagé :

Le spectacle remémoré de cette convivialité jubilatoire, de cette gloutonnerie débraillée, réveillait l’idée même du festin préhistorique, celui qui réunissait, autour de la bête et des fruits de la cueillette, nos très reculés ancêtres dont, sans doute, le souvenir, pas totalement effacé, demeure profondément enfoui dans une des cases de notre cerveau reptilien.

Pour en revenir au couscous, qui n’est pas le moindre des sujets à l’ordre du jour, il n’est pas impossible qu’il soit lui aussi d’origine préhistorique, pour reprendre le mot de Malek Alloula, à partir du moment où l’on a disposé non seulement du feu mais des instruments nécessaires pour cuire les aliments dans l’eau. On comprend par là pourquoi le projet présenté à l’UNESCO émane du Centre de recherches préhistoriques (…) d’Alger, le CNRPAH. Massinissa (238-148 avant J.C) père du couscous ? Ce n’est pas irrévérencieux de dire que si tel était le cas, ce serait peut-être ce qu’il a fait de mieux !