LES BLOGS
17/04/2018 14h:22 CET | Actualisé 17/04/2018 14h:22 CET

Critiquer les journalistes? Oui. Les mépriser? Non! Pour des rapports sereins avec les journalistes

"On ne le dira jamais assez, le rôle du journalisme est d’une extrême importance pour les citoyens."

Mihajlo Maricic / EyeEm via Getty Images

Mais pourquoi les journalistes sont-ils si critiqués, si détestés ? Parce qu’ils ont un pouvoir. Parce qu’ils défendent leurs convictions. Et c’est tant mieux! Le pouvoir de gratter là où ça fait mal… à tort ou à raison. Et ce n’est pas nécessairement à travers un éditorial, un article, une enquête ou une interview. Vu toute la palette d’outils disponibles pour s’exprimer et dénoncer, il faut avouer que la transformation numérique a fait beaucoup de bien aux journalistes et au journalisme. Le tweet d’un journaliste, qu’il soit présenté sous la forme d’une information de première main, d’une interrogation légitime, ou d’une critique acerbe… peut faire des ravages et donner suite à un audit, voire à une enquête d’investigation. Une déclaration vidéo arrachée à un responsable politique et partagée sur Facebook peut créer un sérieux souci au sein de sa formation partisane, avec ses alliés et ses adversaires. Un selfie d’une personnalité publique posté sur Instagram peut avoir l’effet d’une bombe. Les réseaux sociaux imposent un nouveau rapport entre les journalistes et leur écosystème. En un mot, les journalistes n’ont plus besoin de leurs supports, voire de médias tout court pour informer et s’exprimer sur la place publique. Énorme! On ne le dit pas assez.

L’idée de cette tribune est venue suite au visionnage de l’interview télévisée du président français Emmanuel Macron accordée aux journalistes Jean Jacques Bourdin (BFM TV et RMC) et Edwy Plenel (Mediapart). Cette longue interview continue de faire jaser! Non pas tant sur les annonces et révélations du président français, mais plutôt sur la posture et le ton adoptés par les deux journalistes. Quelle bonne nouvelle! Dans un environnement où la communication occupe plus de place que le journalisme dans les sphères politique et économique, on parle des journalistes, on débat de leur prestation et de leur capacité à bousculer ceux qui détiennent les pouvoirs. Irrespectueux, impertinents, agressifs, populistes, démagogues… les critiques à l’encontre de Bourdin et Plenel sont intenses et vives. Le tout bien évidemment sur les réseaux sociaux. C’est un signe très favorable du bon fonctionnement d’une démocratie.

Chez nous, de telles critiques sont souvent adressées par des officiels, acteurs politiques et opérateurs économiques à l’encontre des journalistes. En off, bien évidemment… Combien de fois n’ai-je entendu ce genre de propos: ces journalistes sont mal informés, ils ne comprennent rien, ils se font le porte-parole d’un clan, ils cherchent juste les problèmes, ils sont de mauvaise foi, ils critiquent juste pour critiquer… Pour la petite histoire, un chef de gouvernement a même agressé un journaliste en marge d’une interview télévisée en lui lançant sans aucune gêne: “je sais pour qui vous roulez”! Rien que ça! De telles critiques sont faciles quand on sait que les journalistes et les professionnels de l’information exercent dans un environnement hostile, où la loi sur l’accès à l’information -adoptée récemment au Parlement- limite quasiment toutes les marges pour donner une information de qualité aux citoyens. Inutile de se demander alors pourquoi les fake news foisonnent!

Les journalistes professionnels apprennent à encaisser et gérer les critiques les plus sévères tout en privilégiant le dialogue, le débat et le pluralisme des opinions. Cela fait partie de leur quotidien. Une chose est sûre: les réseaux sociaux ont donné une nouvelle forme de frappe aux journalistes. J’ai eu l’occasion d’assister à certaines scènes où des conseillers en communication recommandent d’adopter la politique de l’autruche quand il s’agit de posts critiques. S’amuser à titiller sur les réseaux sociaux pour avoir des informations, attirer l’attention, recadrer quand il le faut n’est pas toujours un exercice fort apprécié. Certains s’estimant offensés, peuvent avoir des réactions disproportionnées! On y décèle beaucoup de mépris et de haine envers le journalisme. Ces réactions en disent long sur la perception qu’ont certains acteurs politiques et économiques de la presse et des journalistes: ils ne tolèrent ni critique, ni remise en cause. Ils estiment que les journalistes sont malléables à souhait, prenant tout ce qu’ils disent pour argent comptant, et les amadouant à renfort de cocktails et cadeaux… Ces mêmes acteurs se laissent pourtant aller à certaines critiques qu’ils veulent interdire aux journalistes sur Twitter par exemple, à visage découvert ou en mode pseudo.

Que l’on soit bien clair. Il n’est nullement question ici de dire que les journalistes doivent échapper à toute critique sur leur travail. Le danger réside dans cette montée inquiétante de l’irrespect et du mépris envers le journalisme et le métier de journaliste. Il faut reconnaître que la profusion de plateformes se présentant comme médias ne facilite pas la mission pour défendre les bons journalistes et les supports professionnels. On ne le dira jamais assez, le rôle du journalisme est d’une extrême importance pour les citoyens. Les politiques, en votant des lois, et les patrons en faisant pression, s’amusent à mépriser les médias, et jouent à un jeu dangereux. Et c’est tout le pays qui est perdant. D’où l’urgence de se donner les moyens pour que les rapports soient respectueux, sereins et professionnels. Le premier intérêt étant de défendre le droit d’accès à l’information. Un droit fondamental inscrit dans la Constitution.