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09/07/2018 18h:01 CET | Actualisé 09/07/2018 18h:01 CET

Crise politique à Madagascar: Le peuple n’a pas la mémoire courte

En 4 ans, entre 2009 et 2013, la Grande Ile a cumulé assez de recul pour rendre les Malgaches nostalgiques des avancées même modestes, même sur fond d’autoritarisme à peine déguisé, de l’ère Ravalomanana

RIJASOLO via Getty Images

Madagascar est en proie, depuis avril 2018, à une profonde crise politique liée à l’adoption de lois électorales jugées favorables au gouvernement de Hery Rajaonarimampianina. Dans le contexte d’une année électorale qui verra s’affronter les principales figures politiques de la décennie 2009-2018, les manifestants de la place du 13 mai, encadrés par une opposition qui réclame désormais la démission du président de la République, tendent à perdre de vue la portée des bilans respectifs des alternatives possibles qu’ils envisagent.

Avec un taux de pauvreté de plus de 75% en 2017, les populations de la Grande Ile font quotidiennement face à de nombreux défis. L’environnement économique marqué par la gestion approximative des énormes ressources du pays, rendue encore plus aléatoire du fait des crises politiques successives, a favorisé l’émergence d’une élite largement mafieuse qui vit de trafics divers, au détriment de la population et des finances de l’État. Ce que les Malgaches ont attendu des régimes qui se sont succédé depuis le début des années 2000 semble donc d’apporter une réponse durable au défi de la pauvreté croissante avec son corolaire d’insécurité (avec un record de plus de 250 enlèvements d’opérateurs économiques enregistrés entre 2008 et 2018). Et dans ce registre, Marc Ravalomanana autant qu’Andry Rajoelina ont fait montre de leurs limites.

Les années Ravalo : Le BIANCO et le monopole de Tiko

C’est un fait : Marc Ravalomanana est l’artisan des principales institutions anti-corruption et crimes financiers qui peuvent faire la fierté de l’île rouge. Le Bureau indépendant anti-corruption (BIANCO) qu’il crée dès 2004 constitue avec le Service de Renseignements Financiers (SAMIFIN), le fer de lance de ce qui aurait pu être perçu comme l’âge d’or de la lutte contre la corruption à Madagascar. En effet, les deux institutions se placent dans le bon axe en ce qui concerne la gestion transparente des finances du pays. Mais le Président de la République était aussi, et avant tout, PDG de l’entreprise Tiko.

Si le bilan de l’ancien maire d’Antananarivo (1999-2001) est marqué par un véritable volontarisme politique, comme en témoignent les nombreux projets d’infrastructures et le plan de modernisation du fonctionnement de l’État ; il reste indéniable que c’est aussi le président qui a entraîné la chute des Papeteries de Madagascar ou encore la dégringolade du groupe Ramanandraibe en attribuant à Tiko la totalité – ou presque – des marchés publics entre 2002 et 2008. Ainsi, l’ambitieux MAP (Madagascar Action Plan) de 2007 s’est progressivement enlisé là où le scandale foncier lié au bail de plus d’un million d’hectares de terres exploitables aux sud-coréens de Daewoo Logistics (dans un pays comptant seulement 5% de terres arables) a cristallisé le ressentiment d’une population traditionnellement attachée à ses terres. De plus, sur le plan politique, les dérives autoritaires du tombeur de Didier Ratsiraka se sont manifestées notamment par la fermeture des chaines de télévision Viva et le harcèlement fiscal d’Injet, société d’impression numérique et de gestion de panneaux publicitaires appartenant à un certain… Andry Rajaolina.

Andry Rajoelina : on a (trop longtemps) écouté le chant des sirènes

Si la « révolution orange » qui a porté Andry Rajoelina au palais d’Ivaloha se place sur un fond évident de mécontentement populaire, elle s’est sans doute autant trompée de champion que des marins sensibles au chant des sirènes se tromperaient de cap. En 4 ans, entre 2009 et 2013, la Grande Ile a cumulé assez de recul pour rendre les Malgaches nostalgiques des avancées même modestes, même sur fond d’autoritarisme à peine déguisé, de l’ère Ravalomanana. Et pour cause, c’est sous la présidence d’Andry Rajoelina que Madagascar deviendra « le pays le plus pauvre du monde » avec 92% de Malgaches vivant sous le seuil de la pauvreté (deux dollars par jour) en 2013, et des pics de malnutrition aigüe atteignant les 50% dans certaines zones, notamment au sud déjà en proie à des épisodes cycliques de famine.

Sur le plan économique, les errements du président de la Transition, aggravés par le contexte de crise économique à l’échelle mondiale, ont entraîné une croissance du PIB réel oscillant entre -4% en 2009 au plus fort de la crise et 3% en 2012. La représentante de la Banque mondiale à Antananarivo Haleh Bridi regrettait alors l’incapacité du régime à soutenir la vie économique nationale, déplorant « des faillites tous les jours », la détérioration de la gouvernance économique, et l’affaiblissement de l’Etat de droit. En arrivant au pouvoir au tournant de l’élection présidentielle de fin 2013, Hery Rajaonarimampianina héritait donc de ce bilan chaotique.

Hery Rajaonarimampianina semble sur la bonne voie… si on le laisse faire

Les premières actions du nouveau chef d’État le démarquent significativement d’Andry Rajoelina… y compris sur le plan politique. En effet, il sera l’artisan de la progressive « sortie du purgatoire » (pour reprendre l’expression de notre consœur du Monde Afrique) de Madagascar, en rétablissant la confiance des bailleurs. Pourtant, il n’a plus de véritable assise politique depuis que sa rupture politique avec Andry Rajoelina lui a aliéné la majorité au parlement, et ce n’est pas à proprement parler un « homme providentiel » dans le contexte politique qui prévaut en 2014. Au moins peut-on lui concéder d’empêcher la situation d’empirer, et de poser les premiers jalons d’une éclaircie bienvenue.

Ainsi, le taux de pauvreté entame sa descente (80% de Malgaches vivent en dessous du seuil de pauvreté en 2016, contre 92% en 2013), et la conférence des bailleurs de décembre 2016 engrange des promesses d’aide de plus de 6 milliards de dollars. Sur le plan macroéconomique, la croissance du PIB réel est passée au-dessus de la barre de 3% dès 2014, avec des estimations prospectives de 6% en 2019 selon la Banque africaine de développement. L’institution se félicite par ailleurs de l’accroissement de l’espace budgétaire en faveur de l’investissement public avec des dépenses d’investissement qui devraient atteindre 10 % du PIB en 2018 contre 8 % en 2017. Cela signifie le retour progressif des emplois et l’augmentation des chantiers de développement prévus dans la stratégie de croissance économique Fisandratana (émergence et renaissance) 2030, lancée récemment. Par ailleurs, sur le plan politique, le régime a montré des signaux positifs en nommant un nouveau Premier ministre dans le respect de la décision de la Haute Cour constitutionnelle qui l’obligeait, fin mai, à former un gouvernement d’union.

Il est difficile de voir en Marc Ravalomanana « tombeur » de Didier Ratsiraka, ou Andry Rajoelina, « tombeur » lui aussi de son prédécesseur, des alternatives crédibles à l’actuel président de la République. En la matière, la sagesse malgache semble d’ailleurs trancher : « mieux vaut lentement et bien que vite et mal »… n’en déplaise à « Andry TGV » et à son nouvel allié.

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