MAROC
17/09/2018 16h:20 CET

Crise diplomatique Maroc-Iran: Les révélations de Nasser Bourita

Le ministre des Affaires étrangères n'y va pas de main morte avec l'Iran.

Anadolu Agency via Getty Images

INTERNATIONAL - Dans une interview exclusive accordée la semaine dernière à Breitbart News, média américain conservateur, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale Nasser Bourita a déclaré que le Maroc soutenait la politique de l’administration Trump envers l’Iran. Il a également donné quelques détails sur les raisons de la rupture diplomatique entre Rabat et Téhéran, et sur les liens entre le mouvement chiite du Hezbollah, allié de l’Iran, et le Polisario.

“Nous avons une opportunité avec l’administration Trump (...) car ils sont clairs dans leur position envers l’Iran”, a indiqué Nasser Bourita lors de cet entretien mené mercredi dernier au sein de l’ambassade du Maroc à Bucarest, en Roumanie, quelques jours avant la visite du ministre à Washington.

Rappelant que le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran entre 2009 et 2016, puis depuis le 1er mai 2018, le journal américain écrit que Nasser Bourita “cherche avidement à soutenir les efforts du royaume pour affronter et vaincre la menace posée par l’Iran pour l’Afrique du Nord et de l’Ouest.”

Aux origines de la crise Maroc-Iran

Selon le ministre, l’Iran aurait en effet essayé d’étendre son influence au Maroc en distribuant des bourses d’études à des jeunes Marocains. “Nous avions un attaché culturel iranien à Rabat qui a visité les petites villes du Maroc en faisant ce qu’il appelait des festivals du livre. Il distribuait des livres. Il était présent dans chaque petite ville”, raconte-t-il.

“Nous nous demandions pourquoi il faisait la promotion des livres iraniens là-bas, et nous avons remarqué qu’il donnait des bourses. Nous sommes passés de 10 à 120 personnes [par an] ayant reçu des bourses pour étudier à Qom (une ville située à 150 kilomètres au sud-ouest de Téhéran, ndlr). De 2009 à 2016, nous avons rompu nos relations avec l’Iran à cause de ce qu’ils faisaient avec ces bourses d’études”, explique le ministre.

“Le gouvernement marocain considérait en effet l’œuvre missionnaire de l’Iran parmi ses jeunes comme un moyen de saper l’autorité gouvernementale en endoctrinant les jeunes Marocains pour qu’ils rejettent l’islam sunnite modéré pratiqué au Maroc en faveur de l’islam chiite radical du régime iranien”, ajoute Bourita.

“Ils visent notre diaspora en Europe”

Pour le ministre, cela a également eu des conséquences au sein de la diaspora marocaine en Europe, que l’Iran tenterait également d’influencer. “Ils visent notre diaspora en Europe, en Belgique en particulier”, estime-t-il.

“Des Marocains supposés adopter l’islam marocain modéré se voient maintenant enseigner l’islam par des Afghans, des Iraniens ou des personnes différentes. Nous avons donc vu - en particulier en Belgique - des attaques contre des villes [menées par des Marocains] et la première association marocaine pour l’islam chiite créée à Bruxelles”, souligne le ministre.

Des liens entre l’Iran et le Polisario?

Interrogé ensuite sur les liens supposés entre le mouvement chiite libanais du Hezbollah, allié de l’Iran, et le Polisario au Maroc, Nasser Bourita a fourni à Breitbart News un document détaillant les nombreux contacts entre les commandants du Hezbollah et du mouvement séparatiste, à Beyrouth puis en Algérie, avant que le Maroc ne décide de rompre ses relations avec l’Iran en mai dernier affirmant que le mouvement libanais, soutenu par Téhéran, avait accordé une aide militaire au Polisario.

Selon Bourita, depuis cette rupture diplomatique, les membres du Hezbollah auraient été sommés de ne pas parler avec l’accent libanais et de se faire discrets lorsqu’ils se rendent dans les camps de Tindouf en Algérie. “Ce n’était pas une instruction du Polisario mais principalement de l’Algérie (...). Ils ont même déplacé la zone d’entraînement vers une zone de Tindouf plus discrète”, assure le ministre.

L’approche “agressive” de l’Iran en Afrique

“Nous pensons que ce qui se passe avec le Polisario n’est qu’une partie de l’approche agressive de l’Iran en Afrique du Nord et de l’Ouest. Nous avions déjà remarqué certaines activités au Sénégal, en Guinée, en Côte d’Ivoire, même en Guinée Bissau”, a-t-il déclaré.

“Cette région est une zone où le Maroc a traditionnellement une présence religieuse (...). Mais au cours des dix dernières années nous avons constaté, à travers les Libanais et le Hezbollah, une présence religieuse croissante de l’Iran”, a ajouté le ministre. “Davantage de bourses religieuses sont accordées aux étudiants pour étudier à Qom. De plus en plus de mosquées (chiites, ndlr) sont construites et d’autres organisations humanitaires ouvrent dans ces pays. Nous pensons donc que cela fait également partie de l’offensive.”

Renforcer la coopération régionale pour “faire face à l’Iran”

Tout en rejetant la proposition américaine de faire asseoir le Maroc et le Polisario à la même table des négociations, Nasser Bourita estime que la résolution du conflit du Sahara pourrait résoudre une partie du problème. Cela “contribuera à la stabilité de l’Afrique du Nord” et aidera le Maroc et les autres pays de la région à “faire face à cette offensive de l’Iran”, assure-t-il.

”À moyen et à long terme”, la résolution de ce conflit “aura un impact profond sur la politique arabe en général en renforçant les États arabes les plus modérés”, poursuit le ministre. “Vous savez, l’Afrique du Nord a une perspective très différente sur les problèmes du monde arabe parce que nous sommes proches de l’Europe et loin du Moyen-Orient. Notre contribution au nouvel ordre arabe pourrait être différente. Notre point de vue sur les problèmes du Moyen-Orient pourrait être différent. Aujourd’hui, nous n’avons aucun rôle à jouer car nous sommes divisés et parce que nous nous disputons. Nous, l’Algérie et la Tunisie. Et la Libye est dans le chaos”, déplore-t-il.

“L’administration Trump pour nous a tout ce qu’il faut pour faire avancer ce problème et nous sollicitons son assistance”, conclut le ministre.