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12/06/2018 12h:44 CET | Actualisé 12/06/2018 12h:44 CET

Criminalisation de la contrebande de produits agricoles en Côte d’Ivoire : une rigueur nécessaire

"Attaquer l’Etat dans ses dysfonctionnements est un exercice facile. Néanmoins, l’honnêteté intellectuelle exige que l’on reconnaisse que l’Etat ivoirien s’est appliqué à améliorer la vie de ses agriculteurs"

Thierry Gouegnon / Reuters

Afin de mieux lutter contre la contrebande agricole, l’exécutif ivoirien a adopté, le 3 mai dernier, une ordonnance relative à la répression de la commercialisation et de l’exportation illicite de produits agricoles.

Cette disposition concerne principalement l’achat, la vente, le stockage, et l’écoulement ou la distribution sans agrément de cultures agricoles stratégiques pour le pays dont le café, le cacao, la noix de cajou, le coton et l’hévéa.

Le texte prévoit une peine d’emprisonnement allant jusqu’à 10 ans doublée d’une amende pouvant s’élever à 50 millions FCFA, et d’une confiscation des produits et des moyens de transport utilisés dans la fraude.

La décision a été décriée par une certaine frange de l’opinion. Celle-ci y voit un acharnement des pouvoirs publics tout-puissants contre les pauvres paysans.

Néanmoins, il convient de replacer la mesure dans son contexte et ne pas céder à la fausse compassion pour en comprendre l’importance et l’enjeu.

En effet, la Côte d’Ivoire est généralement décrite par les spécialistes comme une puissance agricole. Le secteur génère le quart du produit intérieur brut du pays, génère 75% des recettes d’exportations non-pétrolières du pays et 40% de ses recettes d’exportations totales.

En outre, l’agriculture occupe 68% de la population active du pays. Aussi, les recettes tirées de l’activité agricole constituent-elles une source de rentrées d’argent inestimable pour le pays.

Or, ce sont ces recettes que la contrebande érode. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut noter par exemple que le Ghana, pays frontalier de la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial d’anacarde, a perçu en 2016, 244,5 millions de dollars américains au travers de l’exportation de 163 000 tonnes de cajou, alors que le pays n’en produit que…70 000 tonnes…

Il est facile de céder aux sirènes de l’image d’Epinal que représente le tableau du pauvre agriculteur délaissé par les pouvoir publics et désireux d’améliorer sa condition en vendant le fruit de son labeur à un meilleur prix, quitte à contourner les lois d’un Etat qui ne fait rien pour lui.

Néanmoins, cette vision ne résiste pas à l’analyse. Ainsi, entre octobre 2017 et février 2018, la Côte d’Ivoire a perdu 100 000 tonnes de cacao exportées en contrebande vers le Ghana.

Les volumes évoqués font clairement ressortir l’existence d’une organisation parallèle et donc d’une filière, jouant sur les disparités de prix pratiqués entre la Côte d’Ivoire et son voisin ghanéen.

En effet, le trafic repose sur la majoration des prix aux producteurs du côté ghanéen ainsi que l’absence de taxe à l’exportation sur un produit comme l’anacarde, par exemple, alors que la nation éburnéenne applique un prélèvement de 85 FCFA sur chaque kg.

Attaquer l’Etat dans ses dysfonctionnements est un exercice facile. Néanmoins, l’honnêteté intellectuelle exige que l’on reconnaisse que l’Etat ivoirien s’est appliqué à améliorer la vie de ses agriculteurs en faisant progresser le prix versé aux producteurs au fil des différentes campagnes.

En outre, des institutions de régulation des différentes filières comme le Conseil du café et du cacao (CCC) et le conseil du coton et de l’anacarde (CCA), investissent une partie de leurs recettes dans des infrastructures de base (écoles, routes, centres de santé etc) dans les bassins de production de ces matières premières agricoles. Certes, tout n’est peut-être pas parfait, mais on ne peut dénier à l’exécutif ivoirien ses efforts pour améliorer le sort de ses producteurs.

En outre, il convient de se demander quelles seraient les conséquences du laxisme demandé à demi-mot par certains ? le Cacao génère annuellement 1500 milliards FCFA de revenus au profit de plus de 800 000 familles productrices. 4 millions de personnes en tirent leur subsistance de façon directe ou indirecte.

Pour l’anacarde, on dénombre 250 000 producteurs et 1,5 million de bénéficiaires directs ou indirects de cette activité. C’est, à terme, la survie de toutes ces personnes qui est menacée si une réponse ferme n’est pas apportée au problème de la contrebande.

Le fléau contribue à la désorganisation des filières, à l’affaiblissement de leurs structures faîtières et in fine nuit au producteur qui, en l’absence de ces structures robustes, peut se retrouver à la merci d’un marché non régulé.

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