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22/03/2018 18h:42 CET | Actualisé 22/03/2018 18h:42 CET

Crimes sans châtiments

"Peut-on rêver et espérer qu’il y ait dans notre pays de hauts responsables, des magistrats, des juristes marocains sensibles à cette cause?"

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CAUSE ANIMALE - Dans un pays où la pauvreté sévit, où des milliers de citoyens ne bénéficient pas de services médicaux ni de scolarité de qualité, où des milliers de familles vivent dans des bidonvilles insalubres ou dans des cavernes aux entrailles d’une montagne, où des personnes cherchent dans les poubelles publiques quelque chose à revendre à un prix modique, où d’autres vivent dans la rue et dorment, non pas à la belle étoile mais au ciel pluvieux et glacial, où des femmes meurent en couche dans des villages enclavés, où des nouveau-nés sont trouvés dans des poubelles publiques, où des milliers d’enfants vivent dans la rue sans protection ni scolarisation...

Dans un tel pays, il serait provoquant, voire révoltant de parler d’animaux et de leurs droits. Il serait insensé de parler d’animaux, non pas de ceux qui ont la chance de coûter à leurs “propriétaires” un bon petit budget mensuel entre nourriture, toilettage et soins vétérinaires, non pas ces animaux de compagnie considérés comme des membres de la famille à part entière, mieux nourris et plus sains que des millions de citoyens, mais de ces êtres qui vivent dans nos rues, qu’on voit et qu’on ne regarde jamais, qui dégoûtent les uns et dérangent les autres, ces pauvres créatures qui naissent, vivent et meurent dans la rue souvent dans d’atroces souffrances et dans l’indifférence totale, ces pauvres animaux de la rue à la merci non seulement de la faim, la soif, les maladies, les intempéries mais aussi de la cruauté humaine.

Les réactions sont toujours les mêmes chaque fois qu’on ose parler des animaux de la rue: indignation, colère, indifférence, insouciance, moquerie! Non pas à cause de ce que ces créatures subissent, mais parce qu’on estime que puisque les êtres humains souffrent et manquent des choses élémentaires pour une vie décente, il est légitime et normal que la condition de ces animaux de la rue soit ce qu’elle est.

“Comment peut-on parler des souffrances des animaux de la rue dans un pays du tiers-monde?”

Ce serait long de citer quelques grands penseurs et leurs réflexions sur le sujet, sur le rapport qu’entretient l’homme aux animaux. Je me contenterai d’une réflexion du grand Ghandi: “On peut juger de la grandeur d’une nation par la façon dont les animaux y sont traités.” 

Je me contenterai également de mon humble réponse à tous ceux qui me reprochent non seulement ma petite action sur le terrain dans ce domaine, mais même de soulever ce sujet que les uns appellent une futilité et les autres une provocation, voire une aberration: les droits sont indivisibles. Il est fort possible d’œuvrer dans notre pays pour les droits des êtres humains et ceux des animaux de la rue à la fois. La deuxième action n’annule pas la première!

Pourquoi tant d’indignation envers le piétinement des droits des citoyens et tant d’indifférence envers les souffrances de ces êtres vivants doués de la même sensibilité que les êtres humains? Pourquoi tant d’indignation quand une personne âgée, un enfant ou un handicapé est maltraité, battu, violé et tant d’indifférence envers un animal sans défense qui a été victime des mêmes sévices?

C’est que dans toutes les sociétés du monde, la priorité est donnée aux êtres humains, maîtres de ce monde! Quelques tenants de la philosophie morale (dont le grand Tom Reagan) rejettent complètement cette idée de priorité donnée aux êtres humains et soutiennent que c’est parce que les êtres humains sont capables d’aider les autres espèces vivantes sur terre qu’ils doivent les protéger et non les exploiter et les torturer. Human Rights doit inclure Animals Rights, disent-ils.

Une autre réaction consiste, dans les pays du tiers-monde, à accuser d’opulence, de manque affectif et d’oisiveté ceux qui se préoccupent des souffrances de ces créatures: seules les personnes riches et aisées se préoccupent des animaux de la rue et de leur sort, disent quelques-uns!

Qu’ils se détrompent! Nombreuses sont les personnes démunies qui signalent un chat ou un chien heurté par une voiture, maltraité ou torturé! Nombreuses sont les personnes démunies qui vont aux abattoirs chercher têtes, pattes ou carcasses de poulets pour les distribuer aux animaux de la rue. Nombreuses sont les personnes démunies qui déposent à l’intention des animaux de la rue des fonds de bidons remplis d’eau fraîche. Nombreux sont les étudiants désargentés qui volent au secours d’animaux de la rue en grande souffrance. Nombreux sont les chiffonniers qui cherchent dans les poubelles publiques des restes de nourriture qu’ils donnent aux chats et chiens de la rue... J’ai vu de mes propres yeux un jeune homme et sa mère, tous deux très pauvrement habillés, amener leur chat malade chez un vétérinaire, déposer à la secrétaire la carte d’identité et un bracelet en argent comme garantie pour que le vétérinaire accepte de présenter les soins nécessaires à leur chat heurté par un véhicule! Bref, pour illustrer ce qu’endurent les animaux de la rue dans notre pays, j’évoquerai d’abord la politique que l’état adopte à leur égard. Cette politique se résume en quatre points:

- Appâts empoisonnés à la strychnine (la mort dans d’inimaginables souffrances)

- Tir au fusil et ramassage des animaux encore agonisants (pratique courante dans toutes les communes urbaines et rurales du royaume). Massacres de chiennes allaitantes avec ou sans leurs chiots

- Noyade par un tuyau d’arrosage dans les narines (on se souvient de l’horrible vidéo prise dans la fourrière de Rabat)

- Emprisonnement aux fourrières dans des boxes sans eau ni nourriture pendant plusieurs jours avant exécution.

Les autorités justifient ces actes de barbarie par la volonté de protéger les citoyens de la rage que ces animaux sont susceptibles de transmettre à l’homme et de réduire la prolifération des animaux vivant dans la rue. L’état des choses a montré depuis des décennies que ces pratiques horribles sont inefficaces: on en tue des centaines, il en nait d’autres centaines! Inhumanité, gaspillage de l’argent, de l’effort et vulgarisation des actes de cruauté et de la criminalité!

L’expérience a montré dans de grandes villes mondiales comme Istanbul et Mexico que les campagnes de stérilisation et de vaccination des animaux de la rue revenaient beaucoup moins cher à l’Etat que les massacres au fusil ou au poison. Alors, à quand une rationalisation de la politique étatique envers ces créatures?

On a appris à plusieurs reprises que les autorités marocaines ont signé des conventions et des accords avec une fondation de la protection animale française de renommée internationale pour arrêter les tueries et les massacres des animaux de la rue et pour une gestion humaine et civilisée de leur prolifération, mais comme il est de coutume chez nous, signer un accord ou une convention demeure une signature, un papier qu’on oublie une fois les signataires dispersés!

Et cela ne s’arrête pas là. En plus de ces actes d’une cruauté sans pareille commis par les autorités envers ces animaux (en visionnant des vidéos, on se rend souvent compte que les êtres dits humains qui les commettent, n’ont d’humain que l’aspect physique!), ces animaux sont également l’objet de la maltraitance de la population: on peut les tuer, les torturer, les maltraiter dans l’impunité totale! J’évoquerai, à titre d’exemples, quelques cas rapportés par les réseaux sociaux et par la presse ces trois dernières années:

- Mai 2015, Casablanca: un chien vivant dans la rue a été utilisé pour des actes de sorcellerie puis jeté ensanglanté et agonisant. On lui avait crevé les yeux, coupé le pénis et la langue. Une association a pris la défense du pauvre chien, a organisé une manifestation et porté plainte mais l’affaire a été vite oubliée. Il y avait bien une piste qui aurait peut-être mené aux criminels, mais elle n’avait pas été suivie et le chien qui avait été nommé Ray a succombé à ses mutilations, a été enterré et avec lui son affaire. Crime sans châtiment.

- Juin 2015, Dar Bouazza: un pauvre chien endormi avait été tué froidement au moyen de grosses pierres sur la tête par un gardien, un marchand de fruit et un gamin parce qu’il avait pris l’habitude de se mettre à l’ombre près de la boutique. Crime sans châtiment.

- Avril 2016, Guercif: non pas un animal vivant dans la rue, mais un animal qui avait bien un “propriétaire”. Un pauvre âne avait eu l’idée fatale de grignoter quelques fleurs près d’une administration. Pour le punir, “une âme charitable”, le soi-disant gardien, lui avait tout bonnement crevé les yeux et son soi-disant maître n’avait même pas porté plainte! On peut facilement deviner le sort de ce pauvre âne aveuglé. Crime sans châtiment.

- Juin 2017, Rabat: on versa de l’eau bouillante sur un chiot n’ayant pas dépassé trois mois. Secouru, il s’en sort avec une patte arrière endommagée et un handicap. Crime sans châtiment.

- Août 2017, Sidi Kacem: une ânesse cette fois-ci. Elle a été violée par quinze adolescents à tour de rôle. L’incident avait suscité beaucoup de plaisanteries sans aucune compassion pour la pauvre bête! On devine facilement la scène, les tortures dont elle a été victime et les conditions dans lesquelles elle a été violée, le tout couronné par son abattage. On l’accusa de la rage! A-t-on jamais vu une ânesse enragée se laisser approcher et violer par quinze futurs criminels? Les criminels libres et la victime abattue! Y a-t-il plus grande injustice? Crime sans châtiment

- Septembre 2017, Meknès: une pauvre chienne de la rue inoffensive, vivant depuis des années au quartier el Bassatine et connue de tous ses habitants, fut poignardée à mort et à différents endroits de son corps par un sans-cœur parce qu’elle avait aboyé durant la nuit. Elle meurt dans une mare de sang et de terribles gémissements! L’assassin était identifié, une plainte a été déposée contre lui par un jeune homme au grand cœur, mais l’affaire fut oubliée encore une fois et il n’y eut apparemment pas de poursuite judiciaire! Crime sans châtiment.

- Septembre 2017, Meknès: on ficela la gueule d’un pauvre chien avec une corde qu’on serra très fort et on le lâcha après! Il aurait pu mourir de faim, de soif et d’infection dans une lente agonie s’il n’avait pas été secouru par de braves bénévoles qui ont passé des nuits blanches à le chercher pour lui enlever la corde meurtrière qui avait entaillé toute la peau de son museau. Crime sans châtiment!

- Septembre 2017, Tanger: une pauvre chienne vivant dans un marché fut tailladée au couteau au niveau de son visage. Elle fut secourue par un monsieur qui l’emmena chez un vétérinaire et il n’y avait pas eu non plus de poursuites judiciaires alors que l’agresseur a été identifié. Crime sans châtiment.

- Décembre 2017, Ait Melloul: pour s’être intéressé à l’ânesse d’un être inhumain, un âne a été tailladé au couteau aux fesses. Cela n’avait pas suffi: son tortionnaire lui avait ficelé et serré le pénis avec un fil de fer. Grave infection du pénis et des blessures. Il serait mort dans la souffrance et l’indifférence si une dame et des bénévoles ne l’avaient pas secouru. Le tortionnaire n’a pas non plus été puni. Crime sans châtiment.

- Février 2018, Rabat: une adorable chatte vivait paisiblement dans un quartier depuis des années. Un soir vers minuit, un délinquant passe une épée à la main. Il l’aperçoit, lui assène trois coups d’épée. Elle ne mourra qu’à l’aube! L’assassin a été identifié par des jeunes hommes témoins du crime, mais il n’y avait eu aucune procédure pour le poursuivre en justice. Crime sans châtiment!

Ce sont quelques cas qui ont été signalés par Facebook et la presse mais il est certain que des milliers d’autres animaux sont morts dans notre pays sous la main cruelle et inhumaine des êtres dits humains sans qu’on soit au courant de leur calvaire. Torturés à mort, affamés, battus, empoisonnés, pendus, brûlés, ils meurent dans l’ignorance et l’indifférence et leurs bourreaux sont sûrs qu’ils ne seront jamais punis pour leurs crimes!

C’est que les articles 601, 602 et 603 réservés aux crimes perpétrés sur un animal dans le code pénal marocain préconisent des sanctions dérisoires pour les meurtres des animaux qui ont un propriétaire et n’incluent pas ces animaux qui vivent dans la rue, sans “propriétaires, ni maîtres”.

Certes, les actes de cruauté envers les animaux est un phénomène universel qui se rencontre chez tous les peuples et sous tous les cieux sans exception, mais il est à noter que dans de nombreux pays, des lois punissent les criminels qui commettent des actes de cruauté sur les animaux. C’est peut-être l’une des raisons instigatrices de cet article.

Peut-on rêver et espérer qu’il y ait dans notre pays de hauts responsables, des magistrats, des juristes marocains sensibles à cette cause? Si par miracle, il y en a, alors il est grand temps qu’ils se manifestent! Qu’ils oeuvrent pour l’instauration d’une loi rigoureuse et d’articles qui punissent les bourreaux des animaux par de véritables sanctions, qu’ils fassent en sorte de changer les articles sus-mentionnés du code pénal de façon à ce que ces articles incluent les animaux vivant dans la rue.

En attendant, vivons de rêves. Espérons que la prophétie de Léonard De Vinci se réalisera: “Le jour viendra où les personnes comme moi regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent aujourd’hui le meurtre des êtres humains”.

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