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02/07/2019 08h:43 CET | Actualisé 02/07/2019 08h:43 CET

Couvrez ce Sud que je ne saurais voir...

Les semaines ont passé et il y a bien lieu de dire que l’eau a coulé sous les ponts depuis qu’elle a inondé Djanet et d’autres villes de la wilaya d’Illizi au début du mois de juin.

Ce retrait rapide du premier rang peut se comprendre au vu du rythme auquel va l’actualité nationale depuis le 22 février. La solidarité du premier jour est quant à elle toujours pleinement vivante. L’implication et le dévouement des citoyens, de façon directe ou à travers des associations ou autres organismes, a été la démonstration spontanée d’une formidable fraternité. Les actions sont toujours en cours et certaines initiatives se tournent désormais vers le long terme et réfléchissent à une reconstruction de la vie au-delà de l’aspect purement caritatif. En effet, les familles sont nombreuses à avoir perdu leur demeure, leur bétail, leur atelier ou petit commerce ... etc.

Le dévouement et l’abnégation dont nous avons été témoins ou auxquels nous avons pris part avaient vraiment de quoi ravir le plus sceptique d’entre nous. Il y a pourtant quelque chose dont nous devons hélas prendre conscience, ce qui s’est passé à Djanet, et plus globalement dans la wilaya d’Illizi, n’est qu’une énième démonstration de l’incapacité quasi-congénitale des institutions actuelles de l’État à considérer les habitants du Sud comme des citoyens à part entière et à remédier au total abandon des wilayas de cette région.

Cette incapacité est doublée d’une incompétence à faire face à n’importe quelle situation, qu’elle soit “inopinée” ou tout à fait prévisible (les inondations accumulant en elles-mêmes ce double cas de figure, puisqu’elles sont prévisibles dans la mesure où la zone est sujette à ce genre d’évènements, mais restent inopinées dans leur ampleur et leur impact).

Corriger la sémantique et la communication pour commencer

Si on prend une certaine distance à l’égard de la communication officielle qui a probablement déteint sur nous, nous nous rendons compte que la dimension “solidaire” ne qualifie pas proprement la réalité. Pourquoi toute action gouvernementale destinée au Sahara doit porter le sceau de la solidarité et relever de la bienveillance des autorités ? Le désespoir “officiel” a été tellement poussé et diffusé, qu’il devient nécessaire pour nous, dans nos discours et notre façon de penser, de redonner à nos compatriotes du Sud leur pleine citoyenneté, car c’est à travers cette démarche que la question redevient fondamentalement politique et, de fait, le mode opératoire choisi pour la traiter change.

Il y a d’ailleurs, à ce propos, ce malaise qu’on peut facilement déceler chez nos proches ou nos connaissances habitant le Sud du pays, qui ne veulent pas demander de l’aide à tout va. Cela touche leur fierté, et on le comprend très bien, de devoir se mettre dans une position qui pourrait un tant soit peu supposer qu’ils sont dans l’attente d’une faveur ou d’une charité.

Les habitants du Sud ne demandent pas la solidarité sporadique de l’État qui se souvient d’eux quand les flots les emporte. Ce ne sont pas des réfugiés apatrides qui sollicitent l’humanisme des autorités. Ce sont purement et simplement des citoyens qui revendiquent leurs droits les plus élémentaires depuis si longtemps négligés.

Une responsabilité plus grande

Cela revient donc à dire que le mode opératoire doit radicalement changer, et la responsabilité de l’État complètement revue. La région a besoin d’un plan de refonte intégral et touchant tous les secteurs, en remplacement d’une démarche de colmatage périodique.

Les institutions officielles sont si confortablement (et peut-être même inconsciemment) assises sur cette position de charité occasionnelle qu’elles se félicitent ouvertement et grotesquement d’avoir “aidé”. On a pu vérifier cela avec la récente cérémonie-mascarade organisée le 11 juin dernier par le Croissant rouge algérien. Une mise en scène à la limite du risible où, en présence bien entendu des caméras, la responsable du CRA a donné le “top départ” à une caravane en faisant voltiger un drapeau signifiant aux gros camions qu’ils pouvaient démarrer : klaxons, fanfaronnade et applaudissements.

Quelle triste insulte à l’égard des personnes dont tout a été emporté par les flots, et qui dans l’urgence de la situation, devaient quand même attendre que les acteurs de la solidarité officielle montent sur scène et fassent le tournage de leur humanisme.

Heureusement, ces aides officielles n’étaient qu’une réponse maladroite et complexée au déploiement spontané et immédiat des citoyens et des associations. L’organisation de cette solidarité s’est faite avec une rapidité et une coordination bluffantes, à tel point qu’il aurait été aisé, pour tout regard étranger, de penser que c’est le circuit officiel qui a été l’auteur de la démarche.

Ce monde parallèle qui a écœuré les Djantis

Toujours aux antipodes des réalités les plus évidentes, les médias étatiques et les personnalités officielles ont minimisé les faits dans leurs discours, ce qui a encore doublé l’indignation des habitants touchés dans leur orgueil en plus d’être laissés à l’abandon.

On peut saisir pleinement le sens de cette colère à travers la vidéo plus bas, rendue publique sur les réseaux sociaux par un habitant de la wilaya d’Illizi. Ce dernier dénonce notamment un rapport faussement rassurant remis au gouvernement par le wali, alors que celui-ci n’a à aucun moment visité les lieux.

Autre exemple de l’absurdité ambiante des circuits officiels, l’APS annonce dès le 10 juin : “Illizi : la vie reprend son cours normal à Djanet après les inondations”. On voudrait bien croire que “la vie reprend son cours”, mais à quel moment a-t-elle quitté son cours normal étant donné que rien de dramatique n’a été annoncé auparavant, en dehors de quelques considérations météorologiques ?

Bien, ne restons pas sur cela, le paradoxe était peut-être fortuit. Le lendemain, c’est-à-dire le 11 juin, on apprend de la même source que “Le CRA envoie des aides aux sinistrés des intempéries d’Illizi” (sic). Dieu tout puissant ! Il y a donc une situation de détresse et des sinistrés dans ce lieu même où la veille à peine la vie avait repris son cours normal ?

Et comme si cela ne suffisait pas, on apprend encore le 17 juin, une fois de plus grâce à l’APS : “Inondations à Illizi : prise en charge urgente [sic] des personnes touchées”. Prise en charge “urgente” une bonne dizaine de jours après la catastrophe, survenue d’autant plus dans une ville où la vie avait repris son “cours normal” une semaine auparavant. C’est étourdissant (akh’bet rassek fel hit).

Devoir se justifier

Il y a lieu également d’évoquer ici cet argument (certes très correct) qui consiste à dire que pratiquement tout l’argent du pays vient d’une région qui, en dépit de cela, reste la plus délaissée (les gisements de Hassi Messaoud et de Hassi R’mel sont en effet à eux seuls parmi les plus grands au monde, et peut-être les plus grands du continent).

Tout cela est tout à fait vrai, mais le problème est ainsi faussement posé et situé. Les habitants du Sud, comme d’ailleurs ceux du Nord ou de n’importe quel coin du pays, sont des citoyens algériens à part entière. Ils n’ont pas besoin de brandir le pétrole comme justification pour avoir en contrepartie un minimum de considération. Bien au contraire, les conditions climatiques qu’ils endurent devraient être à elles seules suffisantes pour qu’ils soient prioritaires à beaucoup d’égards.

Nous tous, où que nous nous trouvions dans ce vaste pays, nous partageons un même territoire et une même nation. Il n’y a aucune raison que l'un de nous doive se justifier d'avoir du gaz sous ses pieds pour être respecté.