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07/04/2015 08h:27 CET | Actualisé 07/06/2015 06h:12 CET

Contre une Akila Rabhi au parlement, cent mille emplois féminins

Pixabay/geralt

L'examen de la loi renforçant les sanctions contre les auteurs de violences faites aux femmes a été différé plusieurs fois au sénat algérien plus d'un mois après son vote par la chambre basse le 04 mars dernier. Son contenu n'a jamais cessé de faire problème. L'avancée des droits des femmes en Algérie est lente. Tortueuse. Pourquoi? Responsabilité partagée. La posture actuelle du mouvement féministe algérien n'est pas exempte de reproches.

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Dans l'attente d'un Bourguiba algérien

En lisant la presse nationale autour du 08 Mars et de l'amendement du code de la famille, on peut être frappé par une chose: La verticalité du féminisme algérien dans sa démarche pour le changement, la conquête des droits. Le raisonnement dominant est "qu'est ce qui peut changer en haut (loi, membre du gouvernement, abrogation du code de la famille, modification de la constitution...) pour que les choses en bas, au niveau de la femme algérienne, s'améliorent? Le raisonnement inverse est quasiment absent.

Nombre de militantes pour les droits de la femme donnent le sentiment d'attendre la venue d'un Bourguiba algérien. Elles exercent une forme de lobbying sur le régime actuel pour l'influencer à améliorer le statut de la femme. Soucieux de balancer les pressions antagonistes entre les forces islamistes d'un côté et la communauté internationale de l'autre, le régime fait, de son côté, avancer le dossier des droits de la femme à la vitesse d'une tortue tétraplégique.

Il y a eu bien sûr des avancées. Le gouvernement a, dans une logique verticale, que ne lui conteste pas l'opposition, introduit depuis 2012, un quota de 30% de femme au parlement. Une première dans le monde arabo-musulman. Mais voilà, à part que l'on a désormais un parlement plus agréable à regarder, il serait difficile de dire que ce changement a contribué à améliorer la vie des Algériennes. À quelques exceptions, nos députées sont, au mieux, comme Akila Rabhi (députée FLN), trop occupées à se battre pour l'acquisition du passeport diplomatique ou pour l'augmentation des indemnités de parlementaires. Au pire, elles s'opposent, comme les députées de l'Alliance pour une Algérie Verte (AAV), à une loi renforçant la répression des violences faites aux femmes.

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Le paradigme renversé tarde à émerger

Le bilan des réformes par le haut est loin d'être brillant. En 2015, avec quelques maigres ajustements, le code de la famille considère toujours la femme comme éternelle mineure et l'Algérienne peine à s'autonomiser économiquement et socialement. La chute relativement durable du prix du baril intervient comme une bonne opportunité pour la promotion des droits des femmes. Une occasion enfin pour les Algériennes de réaliser des conquêtes plus conséquentes dans le monde du travail. Le moyen le plus sur vers l'autonomisation. En effet, l'Algérie a, avec l'Afghanistan, un des taux de participation des femmes à l'emploi le plus faible au monde. Seulement 15,7% des Algériennes travailleraient d'après les statistiques 2015 de l'ONS (Office National des Statistiques). Chiffre similaire donnée par la Banque Mondiale.

La grande majorité de ces femmes seraient concentrées dans les trois secteurs de l'éducation, la santé et les administrations. La présence féminine dans les autres secteurs est très faible. La participation des femmes sans diplôme universitaire est résiduelle. Même l'Iran des Ayatollah fait mieux que nous avec 17% de ses femmes disposant d'un emploi recensé.

Accumuler à peu près 85% des femmes en âge de travailler sans emploi est très problématique. D'abord à l'échelle de l'Algérienne qui se retrouve dépendante financièrement de son père, de son frère ou de son mari. Une barrière importante vers l'autonomisation. Ensuite, à l'échelle de l'espace public, les femmes n'ont pas de "motif" pour sortir de chez elles ce qui fait que nos rues sont tragiquement masculines. Enfin, à l'échelle de l'État, avec un taux de participation aussi faible dans le travail, l'Algérienne contribue d'une manière très négligeable au PIB national ce qui fait que son rôle dans le fonctionnement de l'État devient "moins important". Le rapport de forces entre le pouvoir et les femmes, crucial dans tous les combats sociaux, est nécessairement défavorable aux droits des femmes ce qui a contribué sans doute à la verticalité de la démarche du mouvement féministe.

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Une forte rente pétrolière a évincé les femmes du travail

Aujourd'hui avec la chute du prix du baril une plus grande féminisation du travail devient possible. Une étude de la University of California, Los Angeles (UCLA) démontre qu'une forte rente pétrolière réduit la présence des femmes dans le monde du travail et joue contre leur émancipation. Pas étonnant que le seul pays où les femmes n'ont pas le droit de conduire encore en 2015 soit aussi celui qui est le plus grand exportateur de pétrole au monde.

La corrélation établie par l'étude est la suivante. Dans les pays à bas et moyen revenus, la majorité des femmes rejoignent le marché du travail à travers des emplois à bas et moyen revenus dans des industries de production de biens destinés au marché local ou mondial. Ce type d'emploi a le potentiel d'autonomiser les femmes. D'abord financièrement, puis socialement et enfin politiquement. Une rente importante (pétrole, minéraux...) rend ce type d'industrie peu profitable et décourage donc les femmes à travailler.

Résultat, la rente pétrolière fermerait une importante voie vers l'égalité des genres: Le travail. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: Si en Algérie les femmes représentent seulement 15% de la ressource humaine employée, au Maroc et en Tunisie ce pourcentage est de 27% et 25%.

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La subordination des femmes régresse là ou leur travail avance

L'Indonésie est aujourd'hui, après avoir cessé d'exporter du pétrole au début des années 2000, 4e exportateur mondial de chaussures en cuir, industrie dominée par les Indonésiennes, qui représentent 51% des travailleurs du pays. Et bien sûr, même si certains peuvent le penser, personne au parlement indonésien ne se lève pour dire que les femmes sont responsables des violences qui leur sont faites. Raccourci trop facile? Peut être. La femme indonésienne souffre toujours des maux du patriarcat et beaucoup de femmes ont la vie difficile dans les usines. Mais le combat du féminisme indonésien à un rapport de forces bien établi avec le pouvoir politique ce qui permet d'exercer des pressions plus grandes pour le changement.

Pratiquement toutes les sociétés ont de fortes traditions patriarcales. Le catholicisme en soi n'est pas plus émancipateur que l'islam. La tradition confusionniste en Chine est, aussi, par beaucoup d'aspects, plus restrictive que l'islam à l'égard des femmes. Pourtant, le statut légal, et social, de la femme italienne et chinoise est aujourd'hui de loin meilleur que celui de beaucoup de femmes vivant dans des pays à majorité musulmane. Qu'est-ce qui a bien pu réduire l'influence de la tradition patriarcale dans ces pays plus rapidement que chez nous? La participation des femmes au travail est la réponse la plus consistante.

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Un diplôme universitaire seul n'est pas libérateur

Il est vrai que l'université algérienne compte plus de femmes que d'hommes et c'est un progrès important. Mais la réalité est qu'un diplôme universitaire seul n'est pas libérateur. Trop nombreuses sont les Algériennes diplômées au chômage. Encore plus nombreuses sont les Algériennes non-diplômées à la maison. Sortir du modèle rentier et produire des chaussures "Made In Algeria'", par exemple, dans des usines où les femmes seraient fortement représentées peut être, à long terme, plus émancipateur pour les femmes que des lois superficielles qui servent l'agenda politique d'un régime autoritaire.

Plus de 60 ans après le déclenchement de la révolution algérienne, le discours du féminisme algérien se base toujours sur la participation de la femme à cette révolution pour justifier le droit à l'égalité des genres. Mais voilà, la réalité c'est que cela ne tient plus la route. On ne peut pas soutenir d'un côté que le rôle du FLN dans notre indépendance ne lui donne pas le droit de s'accaparer du pouvoir pour toujours, et répéter, d'un autre côté, que c'est le fait que Hassiba Ben Bouali et ses sœurs de combat ont fait la guerre, qui rend en Algérie les femmes éligibles aux même droits que leurs frères. Cet argument ne devrait même pas être nécessaire. Mais clairement il ne suffit pas à rendre légitime l'égalité des droits et des statuts hommes-femmes dans la société algérienne. Il faut donc créer un nouveau rapport de force et la féminisation du travail semble être le meilleur moyen pour de nouvelles conquêtes qui ne dépendront pas du fait du prince, et du lobbying dans sa cour.

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Algérie pays du grand écart entre parlement et entreprise

L'Algérie est classe 27e sur 143 pays en matière de féminisation du parlement, et on est les 130e sur 143 en matière de présence féminine dans le monde du travail (Banque Mondiale). Le seul pays au monde avec un tel écart. Le féminisme progressif doit aujourd'hui aussi appeler pour la diversification de l'économie nationale et de son industrialisation. Quand on y pense, le seul moment de l'Histoire de l'Algérie indépendante où les femmes majeures pouvaient se marier sans tuteurs (1962-1984) est aussi la période durant laquelle l'Algérie a fait ses plus sérieux efforts d'industrialisation. S'il y a bien un quota de 30% ou plus, pour lequel on doit se battre, c'est au niveau de l'entreprise qu'il doit exister. Les femmes rejoindraient naturellement le parlement par la suite, ce code de la famille inégalitaire disparaîtrait, et avec le temps, tout le monde s'en porterait mieux.

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