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06/08/2018 09h:48 CET | Actualisé 06/08/2018 09h:57 CET

Contre le retour des appels à la haine sur fond de mensonges: Défendons la COLIBE et ses propositions

Nous avons besoin d’une mobilisation aussi large et aussi importante que celles de 2012 et 2013 qui ont mis en échec le projet d’Ennahda et de ses alliés

FETHI BELAID via Getty Images

N’ayant pas digéré les défaites consécutives aux mobilisations de 2012-2013 et les concessions imposées à Ennahda par le Dialogue National et dans la constitution de 2014, les forces de la réaction, encouragées par les résultats d’Ennahda aux élections municipales, veulent profiter de la publication du Rapport de la Commission des Libertés Individuelles et de l’Egalité (COLIBE) pour faire un coup de force et reprendre le terrain perdu.

De l’appel à la lapidation de Bochra Bel Haj Hmida à “la coordination pour la défense du Coran, de la Constitution, de la Justice et du Développement”

Une campagne de haine a démarré avec les menaces du charlatan ultraconservateur Adel Almi appelant à la lapidation sur la place publique de Bochra Bel Haj Hmida et des autres membres de la COLIBE, sans que la moindre poursuite judiciaire ne soit engagée contre lui conformément à ce qui est prévu dans la nouvelle constitution et dans la loi pour “anathème” (takfîr), diffusion de mensonges pour inciter à la haine et à la violence et menace de mort contre autrui. Encouragés par l’absence de réaction des pouvoir publics, d’autres obscurantistes lui ont emboité le pas: Khadmi, ministre des Affaires religieuses sous le règne de la Troïka dominée par Ennhadha, des enseignants de la Zaytouna, des associations d’imams et de prédicateurs, tous les seconds couteaux de l’islam politique, avec les mêmes mensonges quant au contenu du rapport de la COLIBE pour manipuler les réflexes et les sentiments religieux des secteurs les plus ignorants et les plus réactionnaires de la société, les mêmes arguments puisant dans les registres des traditions patriarcales, les mêmes appels à l’anathème et à l’exclusion de celles et ceux qui sont accusé(e)s d’être des ennemis de l’islam et des pions agissant sur ordre de l’étranger, sans la moindre référence précise aux propositions de la COLIBE. Ces réactions qui se présentent comme un mouvement spontané qui n’est initié par aucune force politique, ont bizarrement le même discours, la même rhétorique, les mêmes références puisant dans le même répertoire commun à toutes les expressions de l’islam politique et des milieux conservateurs les plus réactionnaires. Ce n’est pas par hasard que ces réactions se sont très vite dotées d’une “Coordination Nationale pour la Défense du Coran, de la Constitution, de la Justice et du Développement”.

Ce titre est à lui seul explicite quant à son registre islamiste: la Justice et le Développement apparaissent dans le nom des partis frères d’Ennahda au pouvoir au Maroc (PJD) et en Turquie (AKP veut dire Parti de la Justice et du Développement) et d’autres partis de la même mouvance de l’islam politique dans différents pays. De même, la mise en avant de la défense du Coran est une constante dans la propagande des islamistes depuis les années 1920.

L’ajout de la Constitution dans le nom de cette coordination, est la marque de Rached Ghannouchi et de ses proches depuis 2014 pour faire croire que son mouvement, forcé d’accepter une Constitution civile, est un parti légaliste “conjuguant respect des dispositions de la constitution et respect des fondements de l’identité arabo-islamique de notre peuple”, selon les termes de la déclaration d’Ennahda le 4 juillet 2018 au sujet du rapport de la COLIBE.

Cette coordination appelle “le peuple tunisien à une marche nationale de rejet du rapport de la Commission des Libertés individuelles et de l’Egalité”. Elle place sa marche sous “la direction des ‘‘savants’’ et des professeurs de la Zaytouna et des imams de mosquées, des juristes et des académiciens” et y invite tout “le peuple tunisien, femmes et hommes, vieux et jeunes”. Elle appelle au rejet du “rapport de la FITNA” (la division ou la sédition), et de ses propositions présentées comme “contraires à la religion et à la constitution”, dangereuse pour “les fondements de la famille” et “hostiles à l’identité”. La date choisie pour cette marche, le 11 août 2018, n’est pas le fruit du hasard: C’est l’avant-veille de l’anniversaire de l’adoption du Code du Statut Personnel en 1956, fête nationale de la femme tunisienne, et le jour où tout le monde s’attend à un discours de Béji Caïd Essebsi, un an après avoir annoncé la création de la COLIBE. L’objectif est de mettre le maximum de pression sur la présidence de la République pour que les propositions les plus audacieuses du rapport ne soient pas retenues. Pour préparer cette marche, toutes les composantes du mouvement dirigé par cette coordination ont participé le vendredi 3 août 2018, à l’occupation des trottoirs et des rues, comme du temps du règne de la Troïka, pour des prières débordant l’espace des mosquées et pour installer, sans autorisation, des tentes afin de diffuser leurs discours de haine et appeler à leur marche nationale.

Quelle est la proposition officielle d’Ennahdha par rapport à la COLIBE et ses détracteurs? 

Si certaines voix parmi les dirigeants d’Ennahda – dont celle de Lotfi Zitoun et de la députée Sana Marsni - se sont élevées pour refuser l’anathème, la diffamation et les menaces contre la présidente et les membres de la COLIBE, et pour appeler à un débat responsable au sujet du rapport, la position officielle d’Ennahda s’apparente à celle qu’elle a adoptée entre 2011 et 2013 envers les manifestations et actions de violence des mouvements salafistes, dont Rached Ghannouchi disait qu’ils étaient “ses enfants qui lui rappelaient sa jeunesse” et les expressions de “l’islam en colère”, appelant à les comprendre et à cesser les provocations “laïques” et “non respectueuses de l’islam” et de “l’identité du peuple”, pour les rassurer. En estimant que certaines propositions contenues dans le rapport de la COLIBE peuvent “menacer l’entité de la famille et l’unité de la société”, sans préciser quels sont ces contenus, et en se réservant le droit de se prononcer sur ces propositions si jamais elles deviennent des projets de lois soumis au vote des députés, Ennahda se met, comme à son habitude, en position d’attiser les réactions hostiles aux recommandations de la COLIBE, de permettre à ses militants d’y participer, sans apparaître comme étant à l’origine du mouvement pour éviter d’en assumer les dérives et les déboires éventuels, et sans non plus s’y opposer. Une telle attitude lui permet d’apparaître comme un mouvement responsable, aux yeux de ses partenaires à l’intérieur comme à l’étranger, sans pour autant se couper des bases de l’islam politique et des milieux conservateurs dont il tire sa force. C’est ce qui explique l’absence de position officielle d’Ennahda par rapport à l’appel de la soi-disant “Coordination pour la Défense du Coran, de la Constitution, de la Justice et du Développement”, malgré les rapprochements signalés entre la dénomination de cette coordination et les termes de son appel avec les références de l’islam politique en général et la position officielle d’Ennahda.

Devoir des forces du progrès et de la liberté

Face à cette offensive des milieux les plus conservateurs et de la réaction, avec la complicité à peine voilée d’Ennahda, les forces du progrès et de la démocratie, celles et ceux qui ont à cœur la défense et la promotion de l’égalité et des libertés individuelles, n’ont plus le choix: ou la capitulation, ou une réaction à la hauteur du défi qui leur est lancé.

On n’a plus le temps de se chamailler au sujet de tel ou tel détail du rapport, des analyses et des lectures présentées à l’appui des propositions et qui ne sont pas l’objet des critiques de ses adversaires. Le plus important est de mettre en avant les recommandations du rapport que les forces de la réaction craignent le plus sans oser en discuter le contenu. Ces propositions sont:

- L’égalité en héritage comme principe, avec possibilité pour les ayants droits de renoncer totalement ou partiellement à leur part,

- L’abrogation de la peine capitale en référence aux textes internationaux ratifiés par la Tunisie,

- L’abrogation de l’interdiction de vendre l’alcool aux musulmans en vertu d’une mesure de l’administration coloniale datée du 15 mai 1941.

- La réaffirmation du principe de respect de l’intégrité physique et morale (interdiction de la torture et des traitements dégradants qui restent courants malgré la ratification d’une convention internationale les prohibant),

- La levée des entraves religieuses aux droits civils par la suppression de la mention de la religion dans les différentes lois relatives à ces droits: comme la vente et la consommation de l’alcool, (pour laquelle il est recommandé le retour à la loi du 7 novembre 1957 qui en interdit la vente seulement pour les mineurs et pour les soldats, les policiers  et les gendarmes portant leur uniforme); l’abrogation de la circulaire de 1981 ordonnant la fermeture des cafés et des restaurants pendant le mois de ramadan,

- La levée des entraves aux libertés de conscience, d’expression et de création et criminalisation des atteintes à ces libertés, ainsi que toutes les formes de discrimination,

- La protection de la vie privée et la criminalisation des atteintes ou violations du respect de la vie privée; dans ce cadre, abrogation de l’article 230 relatif au test anal pour vérifier s’il y a eu une relation homosexuelle (sans aller jusqu’à parler clairement du respect de l’orientation sexuelle et la criminalisation des actes relevant de l’homophobie).

Ce sont ces recommandations, qui sont et qui doivent être au cœur du combat des démocrates, des progressistes et des défenseurs des droits humains, qu’il s’agit de défendre contre les forces du conservatisme, de la réaction et de la régression qui se sont déchainées, non seulement pour les rejeter, mais aussi pour remettre en cause les acquis modernes de la Tunisie auxquels ils se sont toujours opposés et qu’ils n’ont jamais digérés.

Pour cela, nous avons besoin d’une mobilisation aussi large et aussi importante que celles de 2012 et 2013 qui ont mis en échec le projet d’Ennahda et de ses alliés et conduit à l’adoption la constitution de 2014. L’enjeu est aussi important que celui de la bataille qui a obligé l’Assemblée Constitutionnelle à mettre fin à ses tergiversations et à voter la constitution arrachée grâce à la mobilisation de la société civile, des démocrates, des progressistes et de toutes les composantes de la gauche. Toutes les forces qui ont permis de gagner la bataille de la constitution, sont appelées aujourd’hui à mettre la même pression sur l’Assemblée des Représentants du Peuple pour l’obliger à adopter des recommandations destinées à épurer la législation de tout ce qui est contraire aux articles les plus éclairés de la constitution et aux conventions internationales relatives aux droits humains. La date du 13 août s’impose comme celle de la riposte à la marche que compte organiser la “Coordination” des forces réactionnaires le 11 août. Nous n’avons plus le choix. Nous devons montrer, comme en 2013, que les forces du progrès sont plus fortes que les forces de la réaction. Nous en avons les moyens à la seule condition que tout le camp du progrès et de la démocratie se jette de toutes ses forces dans la bataille et laisse de côté ses peurs, son manque de confiance en ses capacités, les calculs de boutiquiers, l’esprit de chapelle et les considérations politiciennes.  

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