MAROC
20/12/2015 08h:30 CET

La contestation s'essouffle au Liban mais la crise des déchets perdure

La contestation s'essouffle au Liban mais la crise des déchets perdure

MOBILISATION - A quelques jours de Noël, ils ne sont plus que quelques dizaines à s'être rassemblés à Beyrouth pour réclamer une solution à l'interminable crise des déchets, bien loin des dizaines de milliers de manifestants qui criaient leur colère en août.

"On va dire que c'est à cause de la pluie" qu'il n'y a pas grand monde, déclare avec un sourire désabusé l'un des organisateurs de la manifestation de samedi.

La fermeture en juillet de la principale déchetterie du pays et l'accumulation des ordures dans les rues de Beyrouth et ses environs pendant près de trois semaines avaient suscité une mobilisation non-confessionnelle et non-partisane sans précédent.

"Cela fait des années que les Libanais subissent des injustices, des coupures d'eau, d'électricité... et ils finissaient toujours par trouver une alternative", explique Makram Ouaiss, professeur de sciences politiques à l'université américaine libanaise (LAU). "Mais les déchets au pas de leur porte a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase", analyse-t-il pour expliquer l'ampleur des manifestations d'août.

Cinq mois plus tard, les ordures ne sont plus visibles dans les rues de la capitale car elles s'accumulent dans des dépôts improvisés ou sont jetées dans la nature, sans que les responsables politiques n'arrivent à se mettre d'accord sur une solution à cette grave crise sanitaire.

"Guerre sans merci"

"Au début ils (les responsables politiques) ne nous prenaient pas au sérieux. Mais quand des dizaines de milliers de Libanais sont descendus dans la rue, sous la bannière d'aucun leader politique ou religieux, ils ont pris peur et nous ont mené une guerre sans merci", affirme Lucien Bourjeily, 35 ans, l'un des membres du collectif 'Vous puez', à l'origine de la mobilisation.

Le mouvement qui, au-delà des revendications sur le dossier des déchets, avait libéré la parole des citoyens sur la corruption de la classe politique, "a mis dans l'embarras le gouvernement qui a tout fait pour l'étouffer", soutient M. Ouaiss.

"Guerre médiatique, utilisation disproportionnée de la force, arrestations, construction d'un mur pour nous empêcher de nous rapprocher du Parlement... Tout a été fait pour briser ce mouvement citoyen qui réclamait ses droits les plus élémentaires", raconte à son tour Assaad Thebian, 27 ans, l'un des fondateurs du collectif. "Et puis, ils ont surtout caché les déchets en 'nettoyant' la capitale et en les transférant loin du regard des gens", poursuit indigné M. Bourjeily.

Pour le sociologue Melhem Chaoul, tous ces éléments peuvent expliquer l'essoufflement du mouvement, mais il insiste sur la structure même de la société libanaise, "hybride, éternellement tiraillée entre le poids d'un système patrimonial primaire et celui des mouvements civique". "Il est donc très difficile pour les citoyens de se mobiliser sur le long terme et avec la même force, surtout face à un Etat quasi inexistant et défaillant".

Sous la fine pluie de ce mois de décembre, Mourad Karam, 67 ans et père de cinq enfants, a tenu à assister à la manifestation, "comme à toutes celles qui ont été organisées depuis le début de la crise". "Au fond de moi, je crois que les Libanais n'obtiendront jamais rien car c'est un peuple mercantile, incapable de s'unir durablement pour une cause civile et citoyenne", dit-il.

"Dépassés par les événements"

Mais les causes de l'essoufflement de la mobilisation sont aussi internes, reconnaissent les organisateurs, durement critiqués dans les médias et sur les réseaux sociaux pour leur absence de vision à long terme, la multiplication des revendications et l'éclatement du leadership. "On a été dépassés par les événements, les gens attendaient trop de nous", affirme Assaad Thebian.

"Les gens étaient descendus dans la rue pour demander le règlement de la crise des déchets, une revendication concrète et réaliste et ils ont fini par réclamer la chute du gouvernement et du régime confessionnel", souligne le sociologue Melhem Chaoul, pour qui cet éparpillement a joué en défaveur des manifestants.

Aujourd'hui, même les organisateurs sont à bout de souffle. "J'ai arrêté de travailler depuis cinq mois pour me consacrer entièrement à cette cause et j'ai épuisé toutes mes économies. Le résultat est assez décevant", confie Assaad Thebian. Lucien Bourjeily est plus optimiste. "On est en train de le construire, différemment, petit à petit et rien ne fera reculer la dynamique enclenchée".

Un Conseil des ministres est prévu lundi pour débattre du plan annoncé le 10 septembre par le ministre de l'Agriculture Akram Chehayeb mais rejeté par la rue et les associations civiles qui dénonçaient une solution peu écologique.

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