MAROC
09/07/2015 14h:04 CET | Actualisé 09/07/2015 14h:04 CET

Maroc: Une confrontation entre conservateurs et libéraux?

ANALYSE - Comme un clin d'œil au leitmotiv longtemps mis en avant par le Maroc - "tradition et modernité" - deux évènements qui se sont déroulés la semaine dernière mettent en lumière la subite accélération de l'histoire que connaît le royaume depuis plusieurs mois.

Mercredi dernier à Lisbonne, André Azoulay, successivement conseiller du roi Hassan II puis de Mohammed VI, recevait des mains du Président portugais le prix nord-sud du Conseil de l'Europe, pour sa contribution à la « promotion de la réconciliation entre juifs et musulmans (...) et du dialogue interculturel ». Cette même semaine, la tentative de lynchage d'un homosexuel à Fès ainsi que le procès de deux jeunes filles à Agadir accusées d'avoir porté une jupe en public divisait profondément l'opinion marocaine.

Certains pourraient voir dans cette double actualité paradoxale le fruit d'un hasard taquin. Celui-ci aurait voulu que le Maroc soit à la fois récompensé pour son modèle de tolérance et de dialogue interreligieux, tout en étant mis à l'index pour la résurgence de pratiques obscurantistes.

Mais en réalité, une mécanique beaucoup plus profonde est à l'œuvre dans le royaume depuis le début de l'année, augurant d'une possible confrontation entre conservateurs et libéraux. Bien que cette hypothèse soit rejetée par certains analystes, qui voient dans le camp libéral une autre forme de conservatisme, elle n'est pas à écarter totalement.

Souvenons-nous, tout a commencé en février dernier, lorsqu'un médecin, Chafik Chraïbi, est démis de ses fonctions pour avoir participé à un reportage sur la chaîne France 2, au sein duquel il faisait état de son engagement en faveur d'une dépénalisation de l'avortement. La vague d'indignation et le débat passionné qui ont suivi le limogeage de ce professeur respecté a ouvert la voie à la création, par le roi, d'une commission chargée de réformer l'avortement.

Trente jours après, un nouveau texte était soumis au législateur, décriminalisant de fait l'avortement, mais le soumettant à un encadrement très strict, prenant en compte notamment l'état de santé physique et mental de la mère. Cette réforme permettait ainsi à chaque camp de sortir par le haut, puisque dans les faits, l'avortement n'était pas légalisé, tout en restant toutefois un recours légal laissé à l'appréciation du médecin.

A peine deux mois plus tard, c'est une œuvre de fiction, le film « Much Loved » du réalisateur Nabil Ayouch, qui mettra le feu aux poudres. Interdit au Maroc par le ministre de la communication, Mustapha Khalfi, au mépris des règles instituées par sa propre administration, ce film va polariser fortement l'opinion.

Si les réactions indignées des intellectuels et artistes à l'interdiction étaient attendues, l'adhésion massive de la majorité de la population- s'exprimant notamment par le biais des réseaux sociaux- à l'interdiction du film a constitué une surprise qui a pris de court les mouvements progressistes et atténué leur engagement aux côtés du réalisateur.

Alors que le débat autour du film battait encore son plein, les déhanchements lascifs de la star américaine Jennifer Lopez lors d'un concert à Rabat vont constituer un nouveau casus belli, le ministre de la communication tentant en vain de sanctionner la chaîne télé qui l'a retransmis.

Trois jours plus tard, des militantes du mouvement FEMEN s'embrasseront devant l'esplanade de la mosquée de la Tour Hassan de Rabat, avant d'être expulsées du pays. Deux marocains, accusés de les avoir imités, n'auront pas le même traitement de faveur, puisqu'ils seront condamnés à quatre mois de prison ferme pour homosexualité.

Il y a quinze jours, dans le petit village d'Inezgane, près d'Agadir, deux jeunes filles ayant vraisemblablement été harcelées, seront arrêtées par les autorités pour « tenue indécente », entrainant un vaste mouvement de solidarité sur Internet. Dernier événement en date, la tentative de lynchage filmée d'un homosexuel à Fès a également mis face à face avec violence, deux conceptions du Maroc et de son modèle de société.

Cette succession d'événements, leur survenance dans une période aussi réduite ainsi que les passions -parfois haineuses- qu'elles ont déclenchées ne peuvent être le fruit du hasard.

Elles sont la résultante de mouvements profonds et d'une mutation des grands sujets qui traversent la société marocaine dans son ensemble : le rapport au corps, au sexe, à la prostitution, à l'homosexualité, à la liberté, et à la différence de manière globale.

Comme souvent dans les pays anciens et à tendance « insulaire » à l'instar du Maroc, l'opinion et les politiques semblent ne pas vouloir trancher, et préfèrent se retrancher dans la préservation du statu quo. Cela donne parfois des positions paradoxales, condamnant les exactions ET l'homosexualité.

Or cette position inconfortable ne sera pas tenable très longtemps car les acteurs des minorités ont semble-t-il dépassé le « mur de la peur » et se feront entendre.

Pour l'instant, le gouvernement de coalition conduit par les islamistes semble vouloir jouer la montre, car se déterminer vis-à-vis de ces sujets signifierait reconnaître leur existence et leur prégnance. Surtout, cela obligerait le PJD à prendre position à l'aube des élections locales de l'automne prochain.

Or, c'est bien connu au Maroc, mieux vaut ne pas parler des sujets qui fâchent en période électorale, et se retrancher derrière les sujets populistes. A moins que l'accélération formidable de l'histoire sociétale de notre pays ne conduise à une confrontation qui oblige la nation à repréciser si le royaume est toujours un symbole d'équilibre entre « tradition et modernité ». Pour cela, il est nécessaire que toutes les opinions puissent s'exprimer. A ce titre, le Huffpost Maroc a ouvert largement ses colonnes à toutes les sensibilités au cours de cette période charnière, participant ainsi au nécessaire débat public.

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