05/11/2018 17h:42 CET | Actualisé 09/11/2018 09h:31 CET

Connaître (et comprendre) les crypto-monnaies

Tentons de comprendre ce qui fait la force et la faiblesse des crypto-monnaies.

DR

Les crypto-monnaies comme le Bitcoin suscitent aujourd’hui autant de convoitises que d’interrogations. Leur nature digitale rend difficile leur compréhension et étonne au vu de la capitalisation qu’elles atteignent et des espoirs fous qu’elles portent en elles. Tentons de comprendre, sans technicité excessive, ce qui fait la force et la faiblesse des crypto-monnaies.

Vous avez probablement le plus souvent entendu parler du Bitcoin à travers deux canaux sensationnalistes:

  • Les journaux télévisés, qui trouvent dans la volatilité du cours du bitcoin le moyen d’animer leurs bulletins.
  • Les trop nombreuses vidéos qui promettent des rendements à deux chiffres en investissant dans le bitcoin.

Nous avons clairement une visions fantasmée de cette crypto-monnaie, bien loin de la réalité technique qu’elle comporte.

Qu’est-ce que le Bitcoin?

Nous avons évoqué dans un article précédent la notion de blockchain, ce système qui permet de mettre d’accord des acteurs sur des faits (que nous appellerons dorénavant des transactions), en vue de consigner et de certifier ces transactions.

La blockchain du Bitcoin se matérialise par un ensemble de machines reliées entre elles (appelées mineurs) et dont la fonction est de gérer ces transactions. Ces machines suivent un protocole et collaborent dans le but de maintenir ce registre de transaction.

Elles doivent donc être rémunérées pour le travail accompli afin de permettre à cette organisation d’être pérenne. Cette rémunération est précisément l’origine du bitcoin.

Chaque mineur ayant collaboré avec succès au fonctionnement de la blockchain a le droit d’ajouter une transaction spéciale au registre: Il s’octroie une certaine quantité de Bitcoin. Ainsi se crée la crypto-monnaie.

CCN

Les machines des mineurs étant administrées par des individus ou sociétés qui ont des contraintes de la vie réelle (comme payer l’électricité ou louer un local), elles doivent revendre leur bitcoin sur une bourse contre de la monnaie de la vie réelle afin de payer leurs factures. De ce fait, elles injectent le bitcoin dans la société. Il est alors possible pour des particuliers de se l’échanger.

Il est donc intéressant de noter que le Bitcoin est d’abord le pilier du fonctionnement de la blockchain avant d’être un support de transaction. Toute blockchain publique garde cet esprit. Elle doit en effet régulièrement rémunérer automatiquement les mineurs par une création de coin octroyée aux participants.

La blockchain Ethereum crée et distribue 3 ethers (~600$) toutes les 15 secondes.

La blockchain du Bitcoin crée et distribue 12.5 bitcoins (~80000$) toutes les 10 minutes.

La blockchain du Litecoin crée et distribue 25 litecoins (~1275$) toutes les 2 minutes etc…

Il existe des centaines de blockchains avec chacun sa crypto-monnaie, chacune plus ou moins différente de la blockchain originelle, celle du Bitcoin.

Pour comprendre le Bitcoin, une analogie possible est celle d’une société qui émet régulièrement des actions et les distribue aux contributeurs de cette société. La valeur des actions n’est que le reflet de la confiance que le marché a en cette société. Cette émission d’actions se traduit par une dilution des anciens actionnaires de la même manière qu’une monnaie perd de la valeur si on active la planche à billet.

La différence primordiale néanmoins entre l’action et le bitcoin, est que:

  • Le rythme de création et la quantité totale de bitcoin est décidé par un algorithme prédéfini
  • La distribution du bitcoin est équitable au sens de l’effort fourni au réseau blockchain
  • Aucune régulation fonctionnelle ne peut exister sur l’échange des bitcoin car il est techniquement ouvert (il suffit d’avoir une connexion internet)

De ce fait, on comprend souvent mieux le Bitcoin et la dynamique qui l’anime en le considérant comme une commodité (typiquement une matière première), au même titre que l’or par exemple qui suit quelque part les trois règles énoncées ci-dessus.

Les premiers participants des blockchains ont accumulé des fortunes car ils étaient peu nombreux et se partageaient un nombre élevé de coin. Mais beaucoup ont revendu assez rapidement sans se douter les sommets atteints l’année dernière. De la même manière que quelqu’un qui revend un Bitcoin aujourd’hui ne se doute peut être pas que sa valeur peut ou pas être centuplée dans 2 ans.

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Aujourd’hui, le marché du mining est saturé et il est difficile de dégager des marges en étant mineur sur les grandes crypto-monnaies sans un équipement spécialisé et une source d’énergie bon marché.

Quand on parle de crypto-monnaie, il faut normalement distinguer deux types fondamentalement différents. La blockchain est, comme nous l’avons montré, un support de confiance pour effectuer des transactions. Mais ces transactions peuvent porter sur deux choses :

  • De la crypto-monnaie “primaire” utilisée par la blockchain elle-même pour rémunérer ses collaborateurs (Ether, Bitcoin, Litecoin…)
  • Des écritures d’un coin fictif - crypto-monnaie “secondaire”- (ou token) programmé dans la blockchain à travers des contrats intelligents (smart contracts)

Ces contrats intelligents profitent de la robustesse de la blockchain et offrent plus de souplesse de programmation que la simple et basique transaction de la crypto-monnaie primaire.

Il se trouve justement que l’écrasante majorité des crypto-monnaies est du second type (et s’appuie sur la blockchain ethereum) :

Quelqu’un décide d’émettre un certain nombre de coin à travers un smart contract. Il s’en octroie une partie et revend à des tiers l’autre partie. C’est ce qu’on appelle une ICO (Initial Coin Offering), ou levée de fond numérique. Elle est en toute logique adossée à une idée ou à un projet qui cherche des financements. La blockchain joue ici le rôle de support inviolable pour l’échange de cette “action”, le coin émis. Mais ce dernier a objectivement moins de crédibilité que la crypto-monnaie primaire de la blockchain qu’il utilise.

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Le Bitcoin cherche fondamentalement à résoudre un problème vieux comme le monde: faciliter les échanges entre acteurs économiques à travers un support liquide, stable et facile à manipuler. À travers ce prisme, le problème semble en effet résolu mais d’autres problèmes émergent :

  • Tout d’abord, une incroyable inégalité de distribution du Bitcoin puisque 97% de ceux-ci sont détenus par 4% des comptes. Une “monnaie” ainsi enfermée dans des coffres ne sert à rien pour l’économie réelle.

  • Le réseau, de part sa nature décentralisé, est extrêmement lent (quelques transactions par seconde) et ne peut donc assumer les opérations de la vie quotidienne.

  • Le problème est surtout écologique car la course à la collaboration (et donc à la rémunération) entraîne un nombre démesuré de mineurs à se battre pour certifier les transactions. Le protocole du bitcoin se protège automatiquement de ce surplus de volontaires en demandant plus d’effort aux mineurs, ce qui se traduit par plus d’électricité consommée.

Qu’en est-il au Maroc?

Le Bitcoin, en tant qu’actif financier, est à juste titre soumis à la réglementation de l’office des changes en vigueur. Il en est de même pour la détention de crypto-monnaies qui doivent être déclarées comme le serait un compte bancaire à l’étranger.

Il faut cependant noter l’incroyable opportunité de ces technologies ouvertes dont l’accès est gratuit et très documenté. Rien n’empêche de reprendre ce type d’initiative pour les adapter au contexte local et de créer ses propres coins pour améliorer la vie du citoyen et simplifier les échanges financiers.

Pour un pays émergent comme le nôtre, le Bitcoin est donc un formidable prototype d’innovation ouverte, et par conséquent une belle opportunité de rattraper un retard technologique en se l’appropriant intelligemment.