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08/10/2019 15h:39 CET | Actualisé 08/10/2019 15h:52 CET

Confessions d’une "Sfer Fasel"

Le Sfer Fasel – qui ressemble sous certains points au bobo français- n’est pas simplement une catégorie sociale ou politique fantasmée

NurPhoto via Getty Images

Je n’ai pas eu à attendre les résultats des élections de 2019 pour le comprendre. Même si c’était la première fois que je votais. Au fond, j’ai toujours su que j’étais une “Sfer Fasel” (Littéralement ‘Zéro virgule’)dans un pays où la diversité est une tare.

Le Sfer Fasel – qui ressemble sous certains points au bobo français- n’est pas simplement une catégorie sociale ou politique fantasmée. Ce n’est pas juste le reflet d’une identité politique minoritaire. Il va bien au-delà car il s’agit d’un processus de délégitimation. C’est l’expression d’un système d’invisibilisation et de domination bien ancré dans la société tunisienne.

Mon expérience de Sfer Fasel a commencé à l’école et ne s’est plus arrêtée depuis. Les institutions étatiques tunisiennes créent des normes rigides auxquelles il faut se soumettre sous peine d’être exclu. La Sfer Fasel que je suis n’a pas pu s’y résoudre.  

Avec un physique “qui ne passe pas inaperçu”- grande asperge surmontée d’une crinière indomptable que j’avais l’audace d’exhiber- et une “grande gueule” - moi qui rougissait à chaque fois qu’un inconnu m’adressait la parole- on me reprochait d’être “Trop”. Trop grande pour une fille, trop bouclée, trop critique, trop insatisfaite, trop arrogante dès que j’osais affirmer une opinion.

Quand la révolution est arrivée, j’ai bêtement cru que ce temps-là était révolu, que les tabous de notre société figée depuis une cinquantaine d’année allaient enfin être levés et que notre silence hypocrite allait laisser la place à un débat enflammé. Mais les réflexes ont la vie dure et les discours moralisateurs ont laissé place aux fameux “mouche waktou”[1]. Car ce n’est jamais le bon moment au pays du “erjaa ghodwa”[2].

On me l’a bien fait comprendre tout au long de ma scolarité. L’administration- parfois même les enseignants- était là pour contrôler nos corps et nos esprits.  Il fallait que je la ferme si je ne voulais pas d’ennuis. J’ai alors intégré le fait que je n’avais pas le droit de m’exprimer parce que j’étais encore et toujours “trop”. Trop jeune, trop femme, trop naïve. Ça ne me n’a pas empêchée d’être “virée” du lycée parce que ma mère avait pris ma défense – les Sfer Fasel ne font pas des chats- face à Son Excellence, Madame la directrice.

Aujourd’hui, les critiques et les idées ne sont plus réprimées. Elles sont ignorées voire moquées. Pour être pris au sérieux, il faut désormais être dans le “namat”[3], chercher le compromis, ne pas faire de vague et si possible ne pas être femme, pauvre, noir ou queer. Parce que nos vies et nos avis ne sont pas assez légitimes.

Huit ans après, sans la moindre remise en question et malgré le changement du paysage politique, les institutions tunisiennes continuent à avoir les mêmes pratiques que sous l’ère dictatoriale. Nous nous engouffrons dans les mêmes orientations économiques néo-libérales, les mêmes logiques d’endettement, nous gardons les mêmes pratiques sécuritaires et nous réprimons toujours les mêmes catégories sociales. Rien ou presque n’a changé.

Encore une fois, pour ces élections, on a voulu nous imposer le choix de la majorité, le choix lisse et “utile”. Encore une fois, c’est ce qu’on a fait. Alors pour les cinq prochaines années nous continuerons à stagner, à ne surtout pas débattre des idées, à ne pas avoir d’opinion et encore moins de vision.

L’air de Tunis est devenu irrespirable et j’ai décidé de partir, pour le moment. Mais en bonne Sfer Fasel, je n’abandonne pas.

Je n’abandonnerai pas parce que ce n’est pas une option. Parce que je refuse de céder au défaitisme de ceux qui se sont résignés. Parce que nous avons encore des luttes à mener et qu’elles ne se feront pas toutes seules. Alors je continue à penser comme une Sfer Fasel, à écrire comme une Sfer Fasel, à voter « inutilement »comme une Sfer Fasel et à rêver comme une Sfer Fasel parce que je suis intimement convaincue que le changement viendra. 

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[1] “ce n’est pas le moment”

[2] “revient demain” phrase emblématique de l’administration tunisienne

[3] En référence au “mode de vie tunisien” normé ni trop libéral, ni trop conservateur.

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