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26/06/2019 11h:10 CET | Actualisé 26/06/2019 11h:10 CET

Comment composer avec le syndrome d'hubris ou la "maladie du pouvoir"

"Le syndrome d’hubris est l’un des phénomènes les plus fréquents, notamment en entreprise. Mais de quoi s’agit-il?"

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DÉVELOPPEMENT PERSONNEL - On doit l’émergence du syndrome d’hubris sur la scène scientifique et médiatique à David Owen, un politicien britannique mais également psychiatre et scientifique. Le syndrome d’hubris est tout simplement la maladie du pouvoir. Je m’explique: linguistiquement, “hubris” signifie “orgueil démesuré”.

Les scientifiques qui ont fait sa nosologie parlent d’un trouble de la personnalité qui se développe lorsqu’une personne se retrouve à exercer un pouvoir nonobstant sa proportion. A l’issue de cet exercice, des symptômes spécifiques émergent et un changement pathologique de la personnalité se manifeste. Selon la perspective “hubriste”, le pouvoir est susceptible de changer une personnalité en profondeur en altérant ses fonctions mentales et ses comportements.

Etudié de prime abord dans la sphère des hommes politiques, l’intérêt pour ce phénomène s’est étendu à d’autres domaines, notamment l’entreprise, le monde du sport et de l’art, etc.

Quid du syndrome?

Le syndrome d’hubris se déploie à trois niveaux: le rapport à soi, aux autres et au monde. Il se manifeste par un sentiment de toute-puissance, le culte du moi et l’invincibilité voire une perte de repères avec la réalité. L’intoxication par le pouvoir amène certaines personnes à manifester un narcissisme pathologique, de l’arrogance, de l’égotisme, voire la manipulation, le mensonge et le mépris des autres. Il désigne aussi un manque d’intérêt pour tout ce qui ne concerne pas le sujet personnellement. Le danger de la situation réside dans le fait que l’abus de pouvoir de l’“hubriste” endommage la vie des autres suite à un comportement impulsif et destructeur.

Le syndrome d’hubris est également appelé “trouble de la personnalité au leadership”, parce qu’il fait référence à une zone d’ombre chez certains dirigeants qui se manifeste par des traits de caractère tels que la fierté extrême et l’intolérance à la contradiction ou la critique. La question intéressante à ce sujet se réfère à une opinion qui proclame que les hommes qui sont à la quête du pouvoir sont mauvais. Mais si c’était le pouvoir qui corrompait et pervertissait? Il est à noter que le syndrome n’est pas encore admis dans le monde médical, mais les recherches scientifiques s’y penchent sérieusement.

Comment se manifeste-t-il en entreprise?

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Les recherches sur l’hubris en entreprise ont été effectuées par Richard Roll dans les années 80, notamment dans le domaine de la finance et de la stratégie. L’entreprise représente un terrain favorable pour ce profil. Le point de départ de l’hubris est de penser qu’on mérite le pouvoir parce qu’on est naturellement un chef, alors que les autres ne le sont pas. Partant de ce postulat, l’hubris dans l’entreprise se manifeste par une multitude de postures et de comportements. Il peut s’observer du simple changement de comportement d’un collègue après une promotion aux prises de risques démesurées d’un patron.

De manière générale, la démesure et l’impulsivité, qui sont le pivot du syndrome, limitent la capacité à prendre des décisions rationnelles. La confiance excessive d’un patron en son propre jugement et le mépris pour les avis des autres ou leurs conseils ouvre la voie à beaucoup de dérives en gestion et management. Le dirigeant “hubriste” a une confiance aveugle en la réussite fulgurante de ses projets. Cette sur-confiance peut aller jusqu’au mensonge sur l’état de santé de l’entreprise par exemple. Le dirigeant “hubriste” a la conviction d’être unique et irremplaçable. Il a ourdi des stratégies d’enracinement et accepte mal d’être remplacé. Il accorde peu d’importance à l’avenir de l’entreprise et celui de ses collaborateurs parce que, dans sa perspective, ce ne sont que des instruments pour se valoriser. Une autre manifestation de l’hubris en entreprise est le sentiment d’être au-dessus des lois. L’hubris peut donc être fatal pour l’entreprise. Un risque qui est pris très au sérieux, comme en témoigne la tenue de la conférence sur l’hubris des dirigeants par la Royal Academy of Medecine en 2012.

Dans quelle mesure ce syndrome peut-il rendre le climat du travail désagréable?

Balzac a dit “tout pouvoir est une conspiration permanente”. Alors, comment pourrait-on vivre dans un climat de conspiration et de suspicion permanente? Le type de management négatif basé sur l’intimidation, le harcèlement et l’absence d’empathie empoisonne le climat social de l’entreprise. La dimension paranoïde du syndrome de l’hubris mène à la construction d’une culture d’entreprise désastreuse. La posture de démesure démoralise et démotive. Le refus de toute contradiction ou compromis ou d’envisager les conséquences de ses actes et de ses décisions sème un sentiment de peur et d’insécurité.

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Comment composer avec ce profil?

Avant tout chose, il est plus opportun de changer notre rapport au pouvoir. Pour lutter contre le syndrome d’hubris, il faut commencer par lutter contre notre tendance à admirer le pouvoir en bannissant l’idée qu’une seule et unique personne est idoine pour tel poste de responsabilité. La complexité du monde de l’entreprise fait appel aujourd’hui à une multitude de profils complémentaires. Les solutions de base consistent à miser sur des structures plus horizontales, de limiter le pouvoir dans le temps et dans l’espace et ne pas l’élargir sur une entité unique. Et comme dans la mythologie grecque, Icare, pour échapper à un pouvoir oppressant, s’est fabriqué des ailes. Parfois, l’unique issue est la porte de sortie.

Comment agir si on est soi-même atteint de ce syndrome?

Tout simplement en se dépassionnant et en se rappelant toujours que lorsqu’on tente de trop s’approcher du soleil, on se brûle. Comme disait Hérodote, “le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure”. Il faut prendre conscience que lorsqu’on est atteint d’hubris, en perd notre soi véritable qui est la véritable boussole dans le monde. Les généraux romains triomphant, pour se prémunir d’hubris, se faisaient suivre par un esclave qui se tenait derrière eux, murmurant à intervalles réguliers la célèbre phrase: “rappelle-toi que tu es mortel”. Les spécialistes affirment qu’il existe deux pistes. La première, psychologique, implique de se reconnecter à son soi véritable, et la deuxième est éthique et implique de cultiver sa vertu. La reconversion est difficile mais il faut se convaincre qu’on a tous le pouvoir d’être bons et de faire du bien et que l’unique bonheur provient de servir son prochain.