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02/04/2019 10h:59 CET | Actualisé 02/04/2019 10h:59 CET

Comment une nation qui a eu honte du 5e mandat n’a-t-elle pas honte de traiter ses femmes comme des sous-citoyennes?

Le premier immense gain que les Algériens ont immédiatement récolté en sortant massivement se rebeller contre la dictature est celui de pouvoir se réunir pour débattre librement, publiquement, pourquoi ne pas en profiter pour faire avancer la question de l’égalité?

DR: Louisa Ammi

Le samedi 23 mars dernier, une rencontre intitulé “يسقط النظام و تحيا المدام “ a eu lieu à Alger un peu spontanément et a rassemblé des femmes et des hommes qui avaient envie de réfléchir ensemble à comment faire avancer la question de l’égalité entre les hommes et les femmes dans le contexte d’un soulèvement populaire massif en faveur d’un véritable changement démocratique.

Très vite, une ligne de fracture est apparue parmi les intervenantes: entre celles qui pensent qu’il faut se battre ici et maintenant pour l’égalité totale et celles qui estiment que “ce n’est pas le moment”’ et pour qui “réveiller des clivages idéologiques” alors que tout un peuple est dehors “soudé” dans la revendication du changement pour la démocratie, est totalement contre-productif.

Durant cette rencontre de très nombreux avis, aussi nuancés que complexes, se sont exprimés en toute liberté, certaines interventions ont été filmées par une jeune sociologue qui a assisté à la rencontre Celia Dehouche.  

Celles et ceux pour qui “ce n’est pas le moment” de brandir la question de l’égalité expliquent leur réserve par la peur de la “division” qui pourrait, in fine, profiter au régime qui est toujours là en dépit d’une mobilisation historique de tout un peuple, pacifiquement, depuis 6 semaines.

Celles et ceux pour qui “c’est plus que jamais le moment” expliquent ne pas comprendre que l’on se batte pour “la démocratie” tout en refusant tacitement d’y inclure la question de l’égalité entre les hommes et les femmes. 
Pourquoi alors s’extasier de bonheur devant les images de cette formidable mixité pendant les manifestations? A quoi sert-il aux femmes de sortir manifester aussi massivement? Elles et eux sont aussi habités par la peur de voir se répéter l’histoire. En défaveur des femmes.

Entre-temps, un autre vendredi de manifestations est arrivé, le 29 mars, lors duquel des manifestantes féministes ont été bousculées, insultées, leurs banderoles et pancartes arrachées et déchirées par un groupe de jeunes manifestants. L’un de ces incidents a eu lieu non loin de la Fac centrale d’Alger au carré féministe qu’animent des militantes depuis déjà 3 semaines sans incidents.

Les agressions contre les manifestantes féministes ont provoqué une onde de choc parmi les femmes et les hommes qui considèrent le combat pour l’égalité comme une priorité. Ces agressions ont aussi causé un abattement, que j’espère seulement momentané, et suscité un sentiment de trahison parmi de nombreuses militantes qui l’ont exprimé sur les réseaux sociaux.

Mais ces agressions, ne l’oublions pas, ont également suscité un véritable élan de solidarité envers les militantes qui ont été prises à partie et insultées. 

Même si ceux qui se sont attaqués aux militantes féministes ne sont qu’une toute petite minorité, au regard de la présence de dizaines de milliers d’autres personnes au centre d’Alger au même moment, ils se sont conduits, malheureusement, comme de nombreux hommes en Algérie qui pensent qu’ils ont parfaitement le droit de frapper des femmes dans la rue. Ou ailleurs.

Comment une nation qui a eu honte du 5e mandat n’a-t-elle pas honte de traiter ses femmes comme des sous-citoyennes? 

Je pose cette question non pas comme une accusation mais plutôt comme une proposition de programme pour nous toutes et tous qui voulons un véritable changement démocratique, celui qui n’oppressera plus ni les femmes, ni aucune autre minorité sur quelle que base que ce soit.

Les militantes se réunissent, elles produisent des déclarations, des pétitions, elles ont créé des structures pour défendre les femmes violentées, elles ont réussi à faire passer des lois contre le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, elles ont écrit des plaidoyers juridiquement infaillibles contre l’inégalité dans l’héritage, elles appellent à se mobiliser dans un carré féministe à Alger et ailleurs pendant les manifestations du vendredi…. Nous pouvons nous joindre à elles pour leur exprimer notre solidarité et notre gratitude pour le combat qu’elles mènent, pour certaines comme Fadéla Chitour, Soumia Salhi ou Nadia Ait Zai, depuis plusieurs dizaines d’années. 

Nous pouvons aussi continuer à nous réunir et travailler à élargir le cercle du débat, pour essayer de répondre à cette question: comment une nation qui se révolte contre le 5e mandat accepte-t-elle de traiter ses femmes comme des sous-citoyennes?

Pouvons-nous toutes et tous ensemble réfléchir ensemble, non pas à prendre la place des militantes déjà structurées, mais à leur être utiles, y compris lorsque nous ne partageons pas leurs choix stratégiques?

Le premier immense gain que les Algériens ont immédiatement récolté en sortant massivement se rebeller contre la dictature est celui de pouvoir se réunir pour débattre librement, publiquement, pourquoi ne pas en profiter pour faire avancer la question de l’égalité?

N’est-ce pas là un terrain commun où peuvent se retrouver y compris ceux parmi nous qui estiment qu’il vaut mieux attendre que la révolution aboutisse pour poser la question de l’égalité?