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22/06/2018 11h:40 CET | Actualisé 22/06/2018 11h:43 CET

Comment peut-on assumer notre liberté?

"Pour une grande partie des tunisien(ne)s, c’est toujours l’Autre qui est cause des maux de notre quotidien"

Godong via Getty Images

Nous sommes libres maintenant depuis la chute de l’Ancien Régime. Nous le sommes et nous voulons l’être. Cette volonté citoyenne oriente le quotidien de notre société depuis quelques années. On critique souvent tel ou tel aspect de la démocratisation rapide de la vie politique, certains même critiquent la démocratie en tant que telle, mais tous les efforts du clan conservateur n’ont réussi tout au plus qu’à ralentir sa visibilité de la scène publique. Donc, nous volons être libres. Nous nous donnons à nous-même l’ordre d’être démocrates et pluralistes. Mais si cette volonté est à l’œuvre depuis quelques années, cela signifie que nous ne sommes pas encore parvenus à être vraiment libres d’esprit!

Si cette volonté, cette injonction d’être libre, ne cesse de bouleverser les conditions de la vie politique, de faire se succéder les gouvernements aux gouvernements, sans jamais parvenir à se satisfaire, sans jamais parvenir à un point où nous puissions nous reposer en disant: “voici enfin le terme de notre voyage…voici l’eldorado de la liberté”, si cette volonté ou cette injonction ne se saisit jamais de son objet, qu’est-ce que cela veut dire? Comment avons-nous pu vouloir pendant ce temps et accepter d’être si souvent déçus? Est-ce que, peut-être, nous ne saurions pas ce que nous voulons vraiment?

Aussi familiers que soient pour nous les signes ou les critères extérieurs de la liberté, qu’il du pluralisme partisan et associatif, du pluralisme médiatique ou de l’organisation des élections démocratiques, nous ne savons pas encore ce qui est le fond philosophique qui se cache derrière ces pratiques. Nous sommes donc sous l’empire d’une évidence qui est pourtant rebelle à l’explication. Nous sommes sous un commandement, celui des News, et nous nous demandons en quoi il consiste exactement ou finalement le fait d’être libre! Certains sont tentés de renoncer à l’interrogation! Ils suggèrent que nous sommes sortis de l’ère du totalitarisme pour entrer dans l’ère du post-totalitarisme. Nous aurions renoncé au rêve, à l’imagination et au grand récit! Nous éprouvons une certaine fatigue, il est vrai, après tant de sacrifices, mais la question est intacte, et son urgence ne dépend pas des dispositions du questionneur. Il faut sans cesse continuer à rêver et surtout à poser les bonnes questions, si du moins nous avons le souci de nous comprendre nous-mêmes. Et si nous n’avons pas la prétention de changer la réalité d’ici et maintenant, ayons du moins l’ambition de redonner vie au rêve. Mais comment procéder?

On sait qu’il existe ce que l’on appelle une opinion collective, on a bien conscience que l’on vit en relation avec les autres et que, de ce fait, on appartient à un groupe social, mais on a tendance à croire que l’on est unique! Pourtant, paradoxalement, lorsque l’on juge l’Autre, on le fait à travers notre univers social ou à travers le groupe auquel on pense qu’il appartient.

La question n’est pas ici de savoir si ces propos sont justifiés ou non, mais d’y percevoir quelques constantes qui circulent dans la subconscience collective de la société tunisienne: Pour une grande partie des tunisien(ne)s, c’est toujours l’Autre qui est cause des maux de notre quotidien (entendez de soi) ; cet autre est toujours catégorisé sous une dénomination globale (Occident, mécréant, traîtres…), ce qui permet d’énoncer une affirmation généralisante qui se veut vérité indiscutable ; dans tous ces cas est revendiqué en même temps un Moi qui s’oppose aux Autres, un Moi qui est la plupart du temps en situation de victime! Cela montre que la société tunisienne postrévolutionnaire a du mal à penser rationnellement. La tendance à revendiquer les singularités, devenues parfois folkloriques (3000 ans d’Histoire, premier pays arabe à concrétiser tel ou tel acquis et à réaliser tel ou tel exploit…), est un signe de stagnation et de repli vers un passé considéré comme glorieux. On a maintenant besoin d’être cet Autre qui ne soit pas Moi, tout en protégeant ce Moi. C’est dans cette contradiction que se construit la conscience à la fois identitaire, individuelle et collective.

Mouvement radical mais également mouvement de progrès, ce rejet dans l’attirance est la condition sine qua non pour comprendre soi-même afin de comprendre ce que signifie être libre aujourd’hui. C’est ainsi que, persuadé que l’on est soi-même, on sera amené à éviter les jugements de valeur pour analyser rationnellement notre réalité et pour pouvoir évaluer la caste dite “politique” car il n’y a pas prise de conscience de sa propre existence sans perception de l’existence d’un autre qui soit différent. La perception de cette différence est nécessaire pour comprendre où sommes-nous et où irons-nous. C’est cette comparaison avec de l’Autre qui oblige les peuples à se regarder dans le miroir du quotidien pour détecter les différents points de faiblesses. Donc assumons-nous notre liberté, loin de cette pensée moyenâgeuse qui résiste encore au changement, pour pouvoir repenser à haute voix le rêve d’un certain 14 janvier 2011.

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