MAROC
17/08/2018 14h:39 CET | Actualisé 11/08/2019 09h:26 CET

Comment les vegans marocains préparent l'Aïd (TÉMOIGNAGES)

Si Hanane passera la fête "autour d’une chewaya de légumes”, Ghita et Simohammed la passeront en compagnie d’amis vegans.

ABDELHAK SENNA via Getty Images

STYLE DE VIE - A quelques jours de l’Aïd Al Adha, communément appelée “fête du mouton”, alors que la plupart des Marocains peaufinent les derniers détails avant le jour du sacrifice, d’autres sont loin d’attendre cette date avec impatience.

Depuis quelques années, le mouvement vegan prend de l’ampleur dans le monde. Une “philosophie de vie” qui proscrit la consommation et l’exploitation animale. Ainsi, à l’instar des végétariens qui s’interdisent, entre autres, de consommer de la viande, les vegans refusent également de consommer des produits issus de “l’exploitation animale” au profit d’une alimentation à 100% végétale.

Un mouvement qui n’a pas épargné le Maroc. En effet, si le royaume compte son lot de végétariens, cette “philosophie de vie” séduit de plus en plus de Marocains. C’est le cas notamment de Simohammed Bouhakkaoui. YouTubeur et co-fondateur du groupe L’Vegans, une page Facebook ayant pour but de réunir les végans nord-africains, le jeune homme, membre de ce mouvement depuis 2015, cherche notamment à “vulgariser ce sujet au Maroc” à travers sa chaîne YouTube.

Si certains deviennent vegans pour des raisons de santé ou écologiques, ils le font pour la majorité par amour des animaux. C’est le cas de Simohammed, qui s’est joint à la cause après une formation dans une ONG de protection des animaux, mais aussi Hanane Hajji et Ghita Khayi, deux autres vegans marocaines.

“Le déclic est venu lorsque j’ai adopté mon premier chat: Oggy” explique Hanane, blogueuse vegan, au HuffPost Maroc. “J’ai commencé à prendre conscience que mon chat est un être vivant, il a des sentiments et il les montre, il a son caractère et il le montre. Et selon moi, il en est de même des animaux que nous mangeons”.

Pour Ghita, autre co-fondatrice du groupe L’Vegans, c’est aussi la considération animale qui l’a poussée, à 22 ans, à arrêter de manger de la viande. Celle qui se décrit comme “vegan à 90%” n’a jamais été tout à fait tranquille à l’idée de manger des animaux: ”j’ai compris qu’il était possible de vivre autrement. Puis j’ai vu des documentaires, lu des articles, et aux questions éthiques se sont ajoutées d’autres d’ordre écologique et enfin celles sur la santé. Cela a renforcé mon positionnement et a enrichi ma réflexion”, nous explique-t-elle

L’Aïd, une période difficile pour les vegans

Pour ces Marocains engagés, la période de l’Aïd est donc loin d’être festive. Au delà du rituel du sacrifice du mouton, les jours qui précèdent la fête sont également une épreuve: “c’est une période ou la détresse des animaux est omniprésente” déplore Hanane. “Que ce soit sur la route ou dans les rues de votre quartier, vous êtes exposés a l’inéluctable, c’est-à-dire le sacrifice de tous ces moutons”. 

Ghita de son côté considère que l’Aïd contribue à “désensibiliser les enfants” dans leur rapport aux animaux: “cela leur coupe leur habilité naturelle à apprécier la compagnie des animaux et ça, c’est le plus triste”.

Une période durant laquelle il est également plus compliqué pour les vegans de faire passer leur message. En effet, comme l’explique Simohammed, pour certains Marocains, remettre en question la consommation de la viande et le sacrifice tient du discours blasphématoire, rendant le débat plus difficile: “dès que l’on rentre dans la discussion religieuse, cela devient un problème” affirme Simohammed.

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“J’ai récemment effectué une interview avec un homme qui a déclaré que le véganisme n’a pas lieu d’être au Maroc, ce qui a provoqué des réactions violentes à mon encontre sur les réseaux sociaux. Dans notre pays, cela reste compliqué, mais dans d’autres, des cheikhs affirment que l’Aïd n’est pas une obligation, que l’on peut donner l’argent du mouton aux pauvres, faire preuve de générosité. Cela reste un sujet compliqué à aborder au Maroc”, estime-t-il.

Un débat qui emmène souvent à celui autour du sacrifice rituel, rendant les discussions plus tendues.

Si Hanane “n’entend pas remettre en cause la tradition”, la question de l’abattage rituel doit être discutée: “lorsque vous parlez aux gens de cette fête et que vous les confrontez à votre point de vue, la première chose qu’ils vont vous expliquer, c’est que la manière avec laquelle les animaux sont sacrifiés est faite pour que les animaux ne souffrent pas. Comment peut-on en être sûrs? Il y a des années, les scientifiques faisaient des essais cliniques sur les souris car ils pensaient qu’elles n’étaient pas capables de ressentir la douleur, sauf qu’il a été récemment prouvé le contraire”, affirme-t-elle.

La viande (verte) de la discorde

Si la question des conditions de vie des animaux et leur alimentation sont depuis longtemps dans l’esprit des vegans et végétariens, ce débat a fait son arrivée fracassante dans l’espace public au Maroc l’an dernier avec la désormais fameuse “affaire de la viande verte”. Les Marocains ont en effet rapidement pointé du doigt le manque de contrôle dans le secteur ovin. Plusieurs se sont vu forcés de jeter leur viande, devenue inconsommable.

Une affaire qui a poussé le ministère de l’Agriculture à sortir les gros sabots cette année et lancer une campagne de traçabilité des moutons pour responsabiliser les éleveurs.

Pour Simohammed, cet épisode est symptomatique de la surexploitation animale qu’il qualifie de “catastrophe”: “les gens ont été agacés parce qu’ils ont dû jeter la nourriture, mais peu ont pensé au fait que ces animaux ont été nourris par des substances qui les ont rendus malade, et qu’ils ont vécu dans de mauvaises conditions. Des particuliers ont eu pendant des jours en leur possession des animaux malades avant même le jour de l’Aïd. Pour moi, cette situation est une vraie catastrophe”.

Hanane aussi se désole du fait que l’Aïd est devenu “un moyen de montrer aux autres que l’on a réussi dans la vie en prenant un mouton plus gros que celui du voisin, sans se demander comment a été élevé et nourri cet animal. Comment savoir s’ils ne sont pas gavés quelques jours avant la vente pour booster leur valeur?”, s’interroge-t-elle.

Chewaya de légumes

Pour ces jeunes, passer l’Aïd en famille autour d’un mechoui n’est donc pas une option vivable. D’autant que pour certains, leur famille n’est pas toujours très compréhensive face à ce choix de vie.

“La plupart de mon entourage et ma famille ont du mal à accepter mon mode de vie et ne me prennent régulièrement pas au sérieux” affirme Hanane, même si ces derniers ont depuis accepté son mode de vie. Ghita, de son côté, n’a pas eu de mal à faire accepter son alimentation à son entourage qui s’est toujours adapté à ses régimes alimentaires. 

Des proches qui, selon Simohammed, sont souvent plus susceptibles d’écouter l’argument de santé que celui de la compassion envers les animaux: “quand on sort l’argument de santé, en expliquant que manger de la viande n’est pas bénéfique, nos proches sont plus enclins à nous écouter, mais entrer dans le domaine de la compassion animale, c’est ensuite entrer dans celui de l’égorgement rituel, ce qui rend l’échange parfois tendu”.

Le jour de l’Aïd,, ce n’est cependant pas en famille que ces derniers le passeront. Si Hanane a pour projet de le passer “en compagnie de ses bébés chats autour d’une chewaya de légumes”, Ghita et Simohammed le passeront, eux, en compagnie d’amis vegans.