MAROC
12/06/2018 18h:28 CET

Comment les producteurs marocains de cannabis modernisent l'industrie et obtiennent du haschich plus puissant (ÉTUDE)

Deux chercheurs ont mené un important travail de terrain dans le Rif.

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Un agriculteur masqué marche dans un champ de cannabis près de la ville de Ketama, dans la région du Rif au nord du Maroc, le 13 septembre 2017.

DROGUE - L’adoption de nouvelles variétés hybrides à haut rendement par les cultivateurs marocains de cannabis et l’utilisation de techniques modernes de production dans le Rif rendent le haschich beaucoup plus puissant. C’est ce qui ressort d’une étude publiée début juin dans l’International Journal of Drug Policy, revue académique spécialisée sur les politiques des drogues.

Intitulée “Innovations agricoles dans l’industrie du cannabis au Maroc”, cette étude réalisée par deux chercheurs, Pierre-Arnaud Chouvy, géographe spécialiste des drogues chargé de recherche au CNRS et Jennifer Macfarlane, journaliste et chercheuse dans l’industrie du cannabis, a été menée pour répondre à une question simple: comment, et dans quelle mesure, l’industrie illégale du cannabis se modernise-t-elle au Maroc?

Partant du constat que le taux de THC - l’une des principales molécules actives du cannabis - est de plus en plus élevé dans le haschich saisi en Europe ces dernières années, les deux chercheurs ont mené une enquête de terrain dans le Rif, première région exportatrice de cannabis vers les pays européens, pour comprendre comment les producteurs marocains arrivaient à obtenir du haschich aussi puissant.

“Le travail de terrain a montré qu’après des débuts expérimentaux très localisés au début des années 2000, l’adoption progressive et variée d’innovations agricoles aux stades de la culture et de la production s’est répandue dans tout le Rif au cours des années 2010”, notent les chercheurs. Selon les entretiens qu’ils ont menés avec des producteurs marocains mais aussi européens, en plus d’observations directes menées dans des fermes du Rif en juillet et octobre 2017, “l’adoption continue de techniques agricoles modernes a permis la production de haschich de haute qualité”.

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Un fermier montre un morceau de résine de cannabis (haschich) près de Ketama, dans le Rif, le 13 septembre 2017.

Si ces nouvelles techniques de production ont été appliquées assez tardivement dans l’industrie du cannabis au Maroc, “il faut souligner que les cultivateurs de cannabis marocains sont clairement les premiers du Sud à avoir entrepris une modernisation à une telle échelle”, précisent-ils.

Selon eux, cela résulte probablement de la taille importante de la production de haschich dans le Rif, de la proximité géographique du marché européen et des relations commerciales de longue date que certains Rifains entretiennent avec les trafiquants et consommateurs européens.

Des entretiens avec plusieurs cultivateurs de part et d’autre de la Méditerranée ont en effet montré que certaines variétés hybrides de cannabis à haut rendement ont commencé à être massivement introduites dans le nord du Maroc au début des années 2010, avec l’aide des producteurs européens.

Des techniques et équipements modernes de culture, comme les systèmes d’irrigation goutte-à-goutte, les engrais organiques, la récolte individuelle des plantes - au lieu de la méthode généralisée de récolte en vrac - à pleine maturité, le séchage des plantes à l’intérieur dans des environnements sans poussière, ou encore de nouvelles technologies et outils d’extraction ont permis aux exploitations marocaines d’être plus productives.

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Des plantations de cannabis près de Ketama, dans les montagnes du Rif.

Dans la région de Bab Berred par exemple, près de Chefchaouen, qui fait depuis longtemps partie de la plus grande zone de culture de cannabis du Rif et bénéficie notamment de sols relativement meilleurs qu’à Ketama, l’irrigation au goutte-à-goutte s’est généralisée, permettant aux exploitations les plus productives de distribuer entre 75 centilitres et un litre d’eau par jour et par plante, soulignent les auteurs de l’étude.

“Mais une irrigation adéquate ne suffit pas à elle seule à assurer une culture saine et productive et, selon des entretiens menés avec différents cultivateurs européens et marocains, des fertilisants multi-nutritifs doivent systématiquement être appliqués pour compenser les sols pauvres en nutriments du Rif”, épuisés par des années de mauvaises pratiques agricoles, précisent-ils.

Pour ces derniers, la culture du cannabis dans le nord du Maroc connaît ainsi son évolution la plus significative depuis l’apparition de l’industrie du cannabis dans les années 60 et son développement spectaculaire dans les années 80. “L’industrie marocaine du cannabis se transforme une fois de plus, suite à l’introduction de variétés de semences féminisées à la fin des années 1990, au développement ultérieur de méthodes de culture grandement améliorées et à la production de variétés modernes très puissantes dans les années 2010”, expliquent-ils.

Fait significatif relevé par les chercheurs: le rendement accru produit par les nouvelles variétés de cannabis suggère que le déclin présumé des deux tiers de la culture de cannabis au Maroc entre 2003 et 2013 (voire 2015) selon les chiffres de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), pourrait avoir été compensé par ces rendements élevés. Autrement dit, les cultures de cannabis sont peut-être moins étendues, mais elle produisent davantage et mieux.

L’adoption de techniques modernes ne se limite pas à la culture du cannabis, mais s’étend à la production de haschich (résine de cannabis). “Alors que la production traditionnelle de haschich tamisé reste prépondérante dans le Rif, des techniques de production modernes se développent, donnant lieu à du haschich tamisé de très haute qualité et à divers ‘extraits de cannabis’ modernes d’une pureté, d’une qualité et d’une puissance supérieures”, notent les auteurs de l’étude. 

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Des touristes et des consommateurs prennent des photos d'un fermier pendant l'extraction de la résine de cannabis (haschich) près de Ketama, dans le Rif, le 13 septembre 2017.

La qualité et la puissance du haschich, produit dérivé du cannabis, est en effet directement liée à la manière dont la plante aura été cultivée, récoltée, séchée et traitée. Ainsi, “le haschich de haute qualité produit au Maroc par un nombre croissant de Marocains et d’Européens est sans doute supérieur à tout produit précédent, non seulement en raison de sa puissance accrue, mais aussi du soin apporté à la culture du cannabis et au haschich”, ont observé les deux chercheurs.

“On peut maintenant estimer de manière sûre, sur la base des travaux de terrain effectués en 2013 et 2017, que la culture généralisée de variétés hybrides à haut rendement et les techniques de culture et de production nettement améliorées observées dans une grande partie du Rif sont responsables des teneurs élevées en THC du haschich marocain récent (confirmé par des saisies en Europe) ainsi que des rendements sensiblement améliorés qui compensent potentiellement la réduction de certaines zones cultivées”, précisent les auteurs.

“Les échantillons de haschich de haute qualité actuellement produits au Maroc ont manifestement une puissance et une pureté bien supérieures à celles produites avant l’introduction des variétés hybrides et représentent probablement le meilleur haschich jamais produit dans le Rif”, ajoutent-ils.

Néanmoins, l’industrie marocaine du cannabis pourrait être mise à rude épreuve suite aux changements législatifs inévitables qui auront sans doute lieu en Europe (et peut-être au Maroc), avancent les chercheurs. “La légalisation du cannabis en Europe affectera clairement la fragile stabilité économique et politique du Rif, que le Maroc finisse ou non par légaliser la culture du cannabis”, concluent les auteurs de l’étude, soulignant qu’il est néanmoins très difficile, à ce stade, de prévoir quels impacts socio-économiques et politiques les différents systèmes de légalisation ou de dépénalisation du cannabis pourraient avoir dans le Rif.