TUNISIE
28/06/2018 17h:58 CET | Actualisé 28/06/2018 19h:35 CET

Comment les hommes tunisiens perçoivent et justifient les violences faites aux femmes?

L’étude montre ainsi que tout en admettant l’existence de la violence, les hommes interrogés la banalisent et ne l’assument pas.

KatarzynaBialasiewicz via Getty Images

De nombreuses études ont été faites sur l’ampleur de la violence faite aux femmes, une loi a été adoptée en Tunisie pour y faire face, mais qu’en pensent les hommes? Pourquoi les mentalités ne suivent pas forcément les lois?

Le Centre de recherches, d’études, de documentation et d’information sur la femme (CREDIF), avec l’appui du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP), a publié, jeudi 28 juin, une étude qualitative sur “Les représentations sociales de la violences faites aux femmes chez les hommes, jeunes et adultes”. 

L’étude a été réalisée auprès d’hommes entre 18 et 25 ans pour les jeunes et 35 ans et plus pour les adultes. Ils ont divers niveaux socio-culturels: des chômeurs, des cadres, issus du milieu urbain et rural, etc. L’étude a couvert les régions du grand Tunis, le nord-ouest, le centre et le sud du pays. 

“Le but est d’agir sur les représentations et les mentalités, mais aussi de pouvoir concevoir des programmes efficaces de lutte contre les violences faites aux femmes à l’aune de ces résultats”, a affirmé Dalenda Larguèche, directrice générale du CREDIF. 

L’objectif est aussi de sortir de la posture victimaire des femmes et impliquer les hommes dans le processus vers l’égalité: “Parce que tous les hommes ne sont pas des agresseurs, et que toutes les femmes ne sont pas des victimes, parce qu’on ne pas agir sur la violence sans comprendre ce qu’il y intervient en amont, il est nécessaire d’analyser les articulations entre l’individuel et le collectif, et qui pousse à la violence”, a souligné la sociologue Samira Ayad, co-réalisatrice de l’étude. 

L’enchevêtrement des représentations de la femme et de la violence 

Aussi veille que persistante, la représentation symbolique de la femme demeure figée. Si la figure de la mère est vénérée, l’étude montre que la femme en tant qu’individu n’existe pas réellement, elle est plutôt réduite à un corps sexué à surveiller, et à l’image de la tentatrice. 

Aussi ancrée que cette image, la représentation de la violence, qui est considérée comme étant le témoin du statut supérieur de l’homme depuis bien longtemps, transmise entre les générations. 

L’homme est ici le super protecteur de la femme, c’est le terreau de la domination qui vire à la violence, admettent-ils.

La violence est expliquée par les hommes interrogés par des facteurs plus récents, comme le mode de vie jugé “trop moderne”, la vitesse des changements sociaux en faveur des femmes. Ceux issus des milieux ruraux et pré-urbains pointent du doigt un style de vie “incompatible avec les moeurs et les valeurs de la société, provocateur et suscitant inévitablement des ‘réactions’”, souligne l’étude. 

Le facteur culturel est aussi relevé par les hommes interrogés, qui font référence aux préceptes de la religion, tout en évacuant sa portée violente: 

“La plupart ont anticipé sur le lien assez répondu entre la religion et la violence, en essayant d’ébranler l’idée d’un islam encourageant la violence envers les femmes: parlant de l’évolution du texte coranique (...) ils perçoivent le contenu de ces versets dans un esprit de correction lié à l’honneur de la famille (chasteté, fidélité, virginité...) et non de violence”, note l’étude. 

La prédominance de la religion tend à “transcender les valeurs universelles des jeunes et moins jeunes”, ajoute-t-on. 

Autre élément fortement évoqué, l’aspect socio-économique. Les hommes justifient ainsi la violence par le chômage, les difficultés financières. Ils admettent que l’indépendance financière de la femme et son niveau socio-culturel élevé la prémunissent de la violence. Plus la femme a besoin de l’homme pour sa sécurité matérielle, plus il la domine et elle accepte sa violence.

Les hommes interrogés ont également noté le rôle “pervers” des médias. Ces derniers sont accusés tantôt de banaliser la violence, tantôt de surmédiatiser ses victimes.

Autre reproche des hommes, “la surprotection” juridique de la femme, mais aussi la complexité et la lenteur des procédures de divorce qui obligent à cohabiter avec sa partenaire, ce qui est susceptible d’entraîner la violence. 

Des considérations individuelles expliqueraient également la violence, selon les hommes interrogés.

Pour l’homme, c’est la crainte de l’affaiblissement de son autorité, la rivalité avec la femme, la personnalité agressive de l’homme, sa virilité, sa difficulté de se contrôler devant le corps de la femme, le besoin d’évacuer sa colère, etc. 

Quant à la femme, elle subit la violence parce qu’elle est fragile, agressive verbalement, désobéissante, s’habille de manière provocatrice, ne tient pas bien son foyer, etc. 

Les hommes interrogés évoquent également le manque de communication entre le couple, la rivalité, ou encore la frustration sexuelle. 

Ils renvoient également à l’apport de la famille: la violence entre dans l’éducation des petits enfants, elle est tolérée et transmise. 

À la femme de sauver son couple et sa famille?

Pour ne pas être violentée, les hommes préconisent aux femmes de faire preuve de patience, de respecter l’autorité de leur conjoint, de soigner son apparence, de bien jongler entre sa vie familiale et sa vie professionnelle, de ne pas se précipiter vers la justice et de recourir plutôt à un médiateur familial. 

Face à une telle marée qui culpabilise les femmes, l’étude note la présence d’une minorité d’hommes qui rejettent la violence et veulent la combattre. L’étude relève leurs profils: ce sont plutôt des personnes ayant des sensibilités artistiques, sportives, politiques, sociales, etc. 

L’étude montre ainsi que tout en admettant l’existence de la violence, les hommes interrogés la banalisent et ne l’assument pas. Combien de femmes partagent ces représentations d’elles-mêmes et de la violence? Beaucoup de spécialistes qui ont été présentes lors de la présentation de l’étude parlent d’une représentation similaire chez les femmes, d’une reproduction de ce schéma véhiculé par elles, étayées par différentes études et qui ouvre la perspective d’une enquête semblable auprès des femmes, assure Wafa Ammar, psychologue, co-réalisatrice de l’étude.  

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