ALGÉRIE
17/08/2019 10h:16 CET | Actualisé 17/08/2019 11h:10 CET

Comment le pouvoir algérien a rendu un fier service à la chaîne Al-Magharibiya

Des manifestants ont scandé, vendredi, dans plusieurs villes du pays, des slogans en faveur de “El Magharibiya chaîne du peuple”. A qui doit-elle ce regain de popularité qui va au-delà des islamistes dont elle est présumée proche? Au pouvoir, incontestablement.

Facebook/al magharibiya

C’est un classique algérien en matière de gestion des médias:  le 9 septembre 1989, le président Chadli Bendjedid décide de démettre le chef du gouvernement Kasdi Merbah qui tente une résistance en arguant de la non-constitutionnalité de la mesure. L’homme tient une conférence de presse qui restera sans écho. Et pour cause, en trois coups de téléphone ou quatre, se souviennent d’anciens journalistes, tous les médias se sont fermés pour Kasdi Merbah, engagé dans une bataille perdue d’avance face au pouvoir présidentiel. Cela s’est passé le siècle dernier, dans une Algérie encore sous parti unique, avec des médias exclusivement public  et dans un monde sans internet. 

Depuis, les choses ont changé et le régime, sans jamais abandonner son objectif de contrôler les médias, a usé de moyens plus sophistiqués. Il y a eu la gestion par disparition pure et simple de journaux récalcitrants dans les années 90, l’usage de la manne publicitaire sans compter l’arme judiciaire.

Globalement, le pouvoir s’est accommodé d’une presse écrite au “ton” plus ou moins libre, les“lecteurs” étant beaucoup moins importants que les consommateurs de la radio et la télévision. Celles-ci sont, restées totalement sous le contrôle de l’Etat. Bouteflika avait exclut catégoriquement d’ouvrir le champ aux TV privées, les choses semblaient entendues. 

Le monopole de l’Etat - du pouvoir en réalité- dans le secteur de l’audiovisuel était réaffirmé sans complexe  nom de “la préservation de l’unité nationale” ou de “l’identité culturelle” du pays. C’est déjà une gageure dans un pays où les paraboles s’enracinaient sur les terrasses et les balcons et les spécialistes soulignaient que le pouvoir offrait en réalité un cadeau gratuit aux chaînes étrangères, dont Al Jazira.

Le problème du pouvoir algérien dans sa volonté de “figer” la vie politique est que la technologie évolue. internet permet l’apparition de sites d’informations en ligne moins coûteux et plus libres. Les législations en Europe permettent de lancer des télévisions de droit européen qui ciblent le public algérien. 

Al-Magharibiya et les TV algériennes “offshore”

C’est là qu’intervient la chaîne Al-Magharibiya qui commence à émettre de Londres, en juin 2011. Le produit est sommaire mais dans une Algérie qui étouffe, déjà, dans la momification politique bouteflikienne, il marche. La formule est simple: on ouvre le téléphone aux Algériens, du pays comme à l’étranger, pour dire tout le mal qu’ils pensent de la situation.

Même si Al-Magharibiya est accusée d’être la “voix du FIS”, en raison de la présence du fils de Abassi Madani parmi les actionnaires, elle a du succès. Et elle inquiète les gardiens du régime. Le pouvoir doit trouver une réponse tout en “respectant” le refus de Bouteflika d’ouvrir l’audiovisuel aux privés.

La “parade” va consister dans cette formule bancale - et peu conforme à la loi - de permettre la naissance des TV offshore, cette “chaines étrangères algériennes” qui n’existent que par le bon vouloir du pouvoir et donc totalement sous emprise.

Six mois après la naissance d’Al-Maghrabiya, les chaînes privées “étrangères algériennes” commencent à naître et elles réussissent, plus ou moins, à relativiser le poids de la chaîne de Londres. Ce sont les chaînes des 4eme et 5eme mandat qui s’installent avec souvent des campagnes commanditées par le pouvoir contre des opposants et des membres d’autres clans.

Ennahar TV va être la chaîne du pouvoir par excellence, c’est elle qui dispose des “scoops”, c’est elle qui lance des campagnes assassines contre tel ou untel. Les autres chaînes ne sont pas en reste. On est loin, très loin des normes professionnelles, mais ces télévisions sont suivies.  

Elles se retrouvent dans l’embarras avec la montée du mouvement populaire depuis le 22 février contre le 5eme mandat de Bouteflika et pour un changement de régime se manifeste par une couverture très hésitante. Mais cet embarras est vite abandonné par un ralliement en rang serré des TV offshore au pouvoir de fait après la chute de Bouteflika. Elles se font les relais de la campagne “mains propres” menées par Gaïd Salah et défendent avec acharnement - et sans débat contradictoire - sa volonté d’aller vite aux élections présidentielles. 

Un choix du siècle dernier

Mais le pire est qu’ils ont décidé, probablement sur la base de directives de ce “nouveau pouvoir”, de boycotter les manifestations du Hirak ainsi que les opposants aux choix du régime. C’est là le plus beau cadeau offert à Al-Magharibiya qui assure une couverture très “militante” des manifestations. Et qui a du succès car elle est la seule TV à assurer une couverture intense des manifestations du vendredi et du mardi. 

Le pouvoir a fait en 2019 ce qu’il a fait en 1989 pour Kasdi Merbah: une interdiction de couverture. Les manifestants “couvrent” par eux-mêmes les évènements et les diffusent en temps réel, les chaînes de TV offshore algérienne sont pris en flagrant délit d’omission ou de manipulations.

Une aubaine pour à Al Magharibya. C’est ce qui explique les slogans “Ya Essahafa Ya Cheyatine”, suivi de “maghribiya chaîne du peuple”. La chaîne Al Magharibya où les opposants algériens n’hésitent plus à aller - en raison du verrouillage des médias locaux - se fait une bonne image et elle peut en remercier le pouvoir qui a fait un choix du siècle dernier.