TUNISIE
17/07/2019 13h:36 CET | Actualisé 17/07/2019 13h:37 CET

Comment lancer les débats d'idées en cette année électorale? Interview d'Amine Snoussi, auteur du livre "La Politique des idées"

"Ça ne sert à rien que chacun ait sa petite bâtisse, si personne ne peut construire pour le peuple"

La politique des idées/Amine Snoussi/La Maison du Livre

Et si on lançait un débat d’idées en cette année électorale?

C’est ce à quoi aspire, un jeune tunisien, Amine Snoussi, à travers son livre “Une politique des idées” publié aux éditions La Maison du Livre, et qui sera disponible dans les librairies Clairefontaine, Al Kitab et en ligne, à partir du 27 juillet prochain. 

Militant pour la justice sociale et l’écologie politique en Tunisie, étudiant en Science Po à l’Université Européenne de Tunis et à Paris 8 et contributeur récurrent au HuffPost Tunisie, Amine Snoussi affirme dans sa préface que “la politique des idées, est un incubateur de méthodes à partir de mon expérience, de mes lectures et de mes études, dédiée à tous ceux qui sont politisées ou qui cherchent à l’être. C’est aussi une courte analyse, à travers ma perception prononcée, de la politique Tunisienne actuelle”.

Le HuffPost Tunisie est allé à sa rencontre pour nous expliquer le pourquoi de ce livre. Interview.

HuffPost Tunisie: Pourquoi avoir écrit ce livre? Pourquoi maintenant?

Amine Snoussi: Pour deux raisons. D’abord parce que cette campagne électorale va marquer l’histoire, de par ses prétendants mais aussi par la réaction du pouvoir en place. Ensuite, j’ai envie, à mon échelle, de transmettre un message aux jeunes qui veulent s’engager en politique: gardez vos intentions, vos idées, ce que vous croyez juste pour le pays et ne rentrez pas dans le moule classique des partis sans fond.

Vous prônez dans votre livre une politique des idées, pensez-vous qu’actuellement celle-ci fait défaut sur la scène politique tunisienne?

Absolument. Je pense que la scène politique tunisienne refuse l’idéologie pour espérer ratisser plus large et attirer de nouvelles personnalités politiques. 

À la même table de certains partis, on trouve des destouriens, des syndicalistes, des libéraux, des conservateurs, etc..

C’est censé être “le rassemblement” pour le bien du pays. C’est plutôt réfuter sa conscience politique pour un éventuel poste. L’idéologie permet aussi d’avoir un électorat fidèle ce qui pourrait stabiliser le système politique tunisien et ses 219 partis.

Plusieurs thèmes reviennent souvent dans votre livre et notamment la question du centrisme contre lequel vous êtes très critique. Pensez-vous que le centrisme est un des maux de la crise politique que traverse la Tunisie?

Le centrisme n’est pas un des maux de la crise, mais c’est celui qui l’a transformé en une crise globale. Le problème du centrisme c’est qu’il se veut libéral, mais il ne comprend pas trop pourquoi. En théorie, c’est du progressisme. En pratique, c’est les personnes qui gouvernent en coalition avec Ennahdha. 

Reste alors le libéralisme économique, qui empêche tout investissement public et bloque la classe populaire dans la nostalgie de l’ancien temps: car pour eux, il n’y a pas eu d’avant et d’après depuis la révolution. On meurt toujours dans les hôpitaux et on se déplace toujours dans des transports en surcapacité. 

Une partie du livre est consacrée à la scène politique tunisienne avec un descriptif du travail de Youssef Chahed et de son gouvernement, contre lequel vous êtes très critique...Qu’aurait-il pu faire de mieux?

Je ne veux pas changer les personnes, Youssef Chahed est un libéral convaincu. Ce qu’il aurait pu faire de mieux tout en préservant sa cohérence idéologique: c’est de lutter réellement contre la corruption dans les administrations et d’accentuer les partenariats publics-privés dans le cadre des énergies renouvelables.

Youssef Chahed avait du potentiel en réalité, mais je ne sais pas ce que son cercle a bien pu lui faire croire pour qu’il en arrive à souhaiter l’interdiction de Nabil Karoui et Olfa Terras. 

Chahed aurait pu faire un bon premier ministre en tenant ses promesses et en respectant la démocratie. 

Vous évoquez également la percée de Nabil Karoui et 3ich Tounsi...Sont-ils nés sur les braises des promesses non tenues par Youssef Chahed ou sont-ils des phénomènes appelés à exister plus durablement?

3ich Tounsi et Nabil Karoui seront là pour longtemps, qu’on le veuille ou pas. 

Nabil Karoui galvanise un électorat qui n’a jamais voté, un électorat qu’il a su fidéliser. C’est bien pour ça qu’il a fini par attirer des personnalités comme Abdelaziz Belkhodja ou Ridha Charfeddine.

3ich Tounsi, c’est un million de signatures sur leur projet de société. Ce ne sont pas des phénomènes malgré les campagnes électorales sensationnaliste auxquelles nous sommes habitués. 

Ils n’attaquent personne, ils se défendent face à un système qui tente de les exclure. Un système qui leur a donné la légitimité populaire nécessaire à la longévité politique en passant par la réforme du code électorale. 

En filigrane tout au long du livre, nous avons l’impression que vous avez une certaine amertume par rapport aux positions -ou plutôt l’absence de positions- de la gauche tunisienne...Doit-elle être selon vous à l’initiative de cette “politique des idées”? Son renouveau passerait-il par ces débats?

La gauche tunisienne n’a pas su se renouveler. Je parle d’une gauche réelle, qui ne fait pas de compromis avec l’ultra-libéralisme mais qui est consciente des enjeux internationaux et du monde globalisé dans lequel on vit. 

Qu’aurait donné le Front Populaire si Mongi Rahoui aurait pris la tête pour ces élections? 

Où serait Ettakatol s’il ne s’était pas compromis avec Ennahdha? 

La gauche Tunisienne s’est divisée en beaucoup de petits morceaux, désormais. Les idées sont là, mais il faudra de longues années pour réussir à réconcilier tout le monde. L’UGTT doit jouer un rôle de médiateur dans la réconciliation de la gauche. Ça ne sert à rien que chacun ait sa petite bâtisse, si personne ne peut construire pour le peuple.

Votre livre pose des questions sur des sujets sur lesquels des débats doivent avoir lieu (transition écologique, libertés individuelles, l’éducation, la santé...). Pensez-vous que ces débats auront lieu lors de cette campagne électorale ou existe-t-il une volonté implicite de les reléguer au second plan?

La volonté de les reléguer au second plan est réelle et elle permet de continuer de dépolitiser le peuple afin qu’il puisse voter pour les partis et les personnalités sans fond politique. Les idées sont mal-vues. 

Ce qu’il faut pour faire de la politique en Tunisie, c’est de dire que nous avons les “compétences” (sans expliquer lesquels) et d’identifier un ennemi (Ennahdha pour le Parti Destourien Libre, Karoui pour Tahia Tounes ou l’UGTT pour tous les libéraux).

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