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03/08/2018 17h:18 CET | Actualisé 03/08/2018 17h:18 CET

Comment être hurleur de raï ?

coffeekai via Getty Images

Le raï est un genre très célèbre en Algérie et dans d’autres pays. C’est une expression vive et crue des émotions. Un miroir qui reflète le quotidien et le déconstruit en même temps. Et ce double jeu procure un plaisir doux-amer.

En Algérie, il y a chanteur de raï et hurleur de raï. Grande différence. Le premier est un artiste qui laisse une empreinte par son talent. Il y a plusieurs noms algériens, d’hier et d’aujourd’hui, qui bercent les âmes par leurs chansons éternelles. Il est facile de les reconnaître, sans citer de noms. Pour lui, le raï est un art.

Le hurleur du raï est un commerçant qui a décidé d’exploiter son oisiveté en hurlant des phrases éphémères. Pour lui, le raï est un commerce vocal.

Le chanteur du raï, comme tout artiste, est un être qui souffre en silence dans un pays où l’art et le beau agonisent. C’est un éternel Albatros ! Le hurleur est en revanche un être riche et heureux.

Comment être un hurleur de raï ?

Il ne faut pas chercher la définition et l’histoire du raï. Cela n’a pas d’importance. La recherche est faite pour les intellectuels qui perdent leur temps en fouillant la science. Il suffit, un jour de routine et de malaise, d’aller hurler. Cela démarre très souvent dans les cafés et trottoirs, deux endroits qui reflètent l’état d’un pays assis depuis l’Indépendance.

Il faut avoir un look aguicheur. Non pour des questions stylistiques mais pour attirer l’attention. Par exemple : teindre les cheveux et les lécher à la kératine, fixer un piercing sur l’oreille ou le nez, et porter des chaussures impaires. En Algérie, la réussite dépend du paraître, non de l’être parce que le pays sacralise l’illusion et le faux.

Il faut connaître quelques concepts du surréalisme. Ce mouvement permet d’exploiter l’inconscient. Il faut donc hurler des phrases simples, sans cohérence, et sans sens même. Celui-ci viendra après. Le client trouvera un plaisir à découvrir l’étrange et l’irrationnel. Et comme le montrent les héritiers d’André Breton, plus une création est étrange plus elle attire l’attention.

Il faut connaître aussi le langage des oiseaux. Mais le hurleur ne doit pas lire “La Conférence des oiseaux” d’Attar et se casser la tête avec Simorgh et les méditations soufies. La lecture est une malédiction dans les pays où l’ignorance est sacralisée. Il suffit de se promener dans un parc ou dans une forêt pour découvrir des onomatopées d’oiseaux et les insérer ensuite dans la chanson hurlée comme “tiw-taw”, “wit-wit”, “tac-tac”, “dar-dar”, “ber-ber”…

Il faut hurler essentiellement dans les cabarets. Une soirée dans ces endroits permet de gagner le salaire halal d’un ministre. Cela permet aussi de rencontrer de hauts responsables du pays qui viennent fuir, pendant des heures, leur humanité polluée par la corruption.

Le hurleur du raï doit avoir le syndrome du selfie pour être proche de ses fans. Il faut prendre des photos partout et les publier ensuite sur les réseaux sociaux. Par exemple des photos avec poteaux d’électricité, au volant, dans le hammam, dans les toilettes, au café, ou près du réacteur d’un airbus.

Il faut que le hurleur accepte l’invitation des Caméras Cachées à la télé. Il doit y livrer ses secrets et se laisser humilier pour le seul objectif de la médiatisation.

Après des mois de travail, le hurleur devient célèbre et riche. Il a une belle villa, une somptueuse voiture, un compte bancaire exagérément rempli, et un passeport tatoué par les divers voyages…

Enfin, il est temps que le hurleur du raï se repente. Il a eu tout ce qu’il voulait. Ça suffit. Maintenant, il se fait inviter dans une émission islamiste pour annoncer sa « démission » du raï et son engagement dans le Chemin d’Allah. Il peut commencer un autre travail : muezzin ou « Mounchid », c’est-à-dire un hurleur de chansons islamistes.