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16/05/2019 16h:45 CET | Actualisé 16/05/2019 18h:00 CET

Comment être de gauche, aujourd'hui, en Tunisie?

La gauche va-t-elle regarder cette élection lui passer sous le nez, comme celle de 2014?

De plus en plus, la Tunisie s’installe dans un clivage politique conservateur entre destouriens et islamistes. Une sorte de primaire de droite divisée en plusieurs courants qui infecte aussi l’autoproclamé centre.

Alors, se pose la question d’une alternative. Comment être de gauche en Tunisie? Comment proposer un projet de justice sociale et pourquoi est-ce si difficile de s’imposer?

Bon en défense, inefficace en attaque

Le rôle que joue l’UGTT est primordial dans la défense des acquis sociaux. Le pouvoir d’achat étant en baisse constante depuis la révolution, les syndicats ont tenté de prendre les coups à la place de la classe populaire.

Néanmoins, l’offre politique à gauche n’a pas suivi. L’extrême gauche tunisienne n’arrive plus à rassembler pour plusieurs raisons, la plus grande étant son incapacité à renouveler son visage mais aussi ses idées. La vision sociale-démocrate est réfutée et laisse place à une gauche radicale qui peine à sortir de son image “ils ne sont pas mauvais, mais ils doivent rester dans l’opposition”.

Les sociaux-démocrates d’Ettakatol ont perdu toute leur crédibilité depuis le “gouvernement de coalition nationale” avec le parti islamiste d’Ennahdha.

Al Massar, qui portait une vision très axée sur la justice sociale à ses débuts, est devenu un centre de formation des partis centristes.

Tandis que l’UGTT a joué son rôle de partenaire social, et à pousser les différents gouvernements à la négociation, les partis de gauche eux, n’ont pas su récupérer l’électorat travailleur.

Pourquoi? Car la représentation actuelle des partis de gauche ne fonctionne pas. Comme contre-exemple, prenons Nouredinne Taboubi, secrétaire générale de l’UGTT, un personnage cohérent dans ses engagements mais surtout, il use d’un langage et d’un discours auquel la classe ouvrière s’identifie. Rajoutons à cela, l’omniprésence de ce dernier sur le terrain.

Les représentants de la gauche Tunisienne ne cochent aucune des caractéristiques que présente le leader syndicale. L’Open Sigma de 2019 révèle que 55% des Tunisiens sont satisfait du travail des syndicats, et que Taboubi est considéré comme la deuxième personnalité politique la plus influente (71%) derrière le chef du gouvernement, Youssef Chahed (72%).

Pourtant un électorat de gauche existe...

Parking payant

Très peu de place où se garer dans ce clivage destouriens - islamistes. Tant les destouriens se sont implantés dans le centre, tant les conservateurs ont déjà pris de l’avance sur l’électorat populaire.

Même en dehors ce clivage, le candidat qui arrive à capter un électorat, par sensationnalisme, en repoussant les idéaux actuels de la politique tunisienne, semble être Nabil Karoui, au défi de tous les pronostics. La classe populaire subit aussi le phénomène nostalgique, Abir Moussi. Sans oublier la partie adhérente à l’idéologie d’Ennahdha, même si elle perd en effectif.

Sachant que l’électorat populaire a moins accès aux outils numériques et d’informations que d’autres et que son vote est peu récupérable une fois qu’il s’est positionné sur un candidat spécifique.

Serait-il trop tard? La gauche va-t-elle regarder cette élection lui passer sous le nez, comme celle de 2014?

Des pistes

Si on ne trouve pas de sociaux-démocrates, cherchons au moins des pistes qui pourraient nous rapprocher de la justice sociale et des idéaux de gauche. Pour l’instant, Mohamed Abbou semble s’être positionné sur ce sujet. Le Courant Démocrate se présente comme un parti dont l’objectif premier est de lutter contre la corruption.

Ainsi, à son congrès, il a pris la courageuse décision de n’inviter aucun parti comportant des cadres destouriens. Même ceux avec qui il envisageait des alliances (Al Badil Ettounsi par exemple). 

Si en théorie cela semble être attractif, les propositions restent floues. De plus, l’image de Samia Abbou chez l’électeur moyen leur fait plus de mal que de bien. Une image certes exagérée par les organes de propagande numérique du gouvernement, une image certes injuste tant par son caractère misogyne que diffamatoire, mais une image qui existe chez l’électeur. 

Si c’est bien Mohamed Abbou qui est candidat, Samia Abbou renvoie l’image du parti à une opposition beaucoup trop agressive pour gouverner, qui pourrait venir jouer exclusivement sur l’électorat de Hamma Hammami de 2014.

Ainsi, il semblerait aussi que Nabil Karoui puisse voler des voix et diviser l’électorat de gauche.

De par ses discussions avec les citoyens rencontrés par le biais de son association “Khalil Tounes” et sa méthode qui se veut “humanitaire”, il pourrait attirer la fraction de l’électorat populaire qui vote à gauche. 

Ahmed Nejib Chebbi a lancé un mouvement, se voulant de centre gauche: “Qadiroun”. Micromouvement, pour l’instant caché dans la masse informe des 218 partis post-2011.

Prometteur? Oui. A-t-il le temps d’acquérir une légitimité avant les prochaines échéances? Peu probable. Feront-ils le choix de l’attente de la légitimité ou chercheront-ils à intégrer d’autres partis en échange de postes? Rien n’est sur.

À la question, comment être de gauche en Tunisie, la réponse est un mélange de frustration et de désintérêt progressif. Étant donné la dynamique du centre brasseur et de l’absence de programmes politiques à ce jour, on vote plutôt pour un espoir. Espérons qu’il soit “un peu de gauche”.

Mais bien évidemment, on vote surtout pour une défaite. Car pour l’instant, la gauche n’a pas entamé le débat d’idées. Sa responsabilité? Peut-être. Où est-ce le centre tunisien qui en devient presque romanesque, tant ce n’est qu’un jeu de chaises musicales, en manque cruel d’idéal?

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