MAROC
01/10/2018 23h:03 CET

"Comme ils disent": quand Aznavour, précurseur, chantait l'homosexualité

Ce morceau d'Aznavour, sorti en 1972, est l'un des rares à l'époque à aborder ce thème sans tabou et surtout sans moquerie.

Michael Putland via Getty Images

MUSIQUE - “C’est la première fois que l’on ne se moquait pas!”. Au micro de BFMTV, Charles Aznavour ne laissait transpirer aucun malentendu sur le sens de sa chanson “Comme ils disent”. Le morceau sort en 1972 dans une France qui, malgré l’influence de Mai 68, reste encore conservatrice, et aborde le thème de l’homosexualité sans détour.

Le chanteur, qui s’est éteint à l’âge de 94 ans dans la nuit de dimanche à lundi, avait 48 ans à l’époque. C’est le premier de sa caste à réussir l’exercice difficile d’aborder un sujet tabou sans se moquer, et en racontant avec véracité le quotidien de la communauté gay de l’époque. Pour cela, Charles Aznavour se met dans la peau d’un homosexuel le temps d’une chanson, et chante leurs conditions de vie à l’époque. Trois couplets, chargés d’émotion, racontent les paradoxes, les misères et les joies du personnage qu’il incarne. Comme une réponse intelligente à l’homophobie. Rien à voir avec les chansons de sa décennie, souvent stigmatisantes, bourrées de clichés et tout simplement homophobes ou transphobes quand on les analyse avec notre regard actuel.

Les bras croisés, les yeux mis-clos, Charles Aznavour est transcendé par son interprétation.

Le jour monotone, la nuit une aventure

 

Au premier couplet, il vit “seul avec maman” et laisse entrevoir au premier abord une vie de labeur aux petits plaisirs anodins. Trouvés dans “la décoration”, la compagnie de ses “canaris”, de sa “chatte”, ou dans les tâches ménagères, le narrateur énumère ses plaisirs quotidiens, limité à son domicile, comme une prison à laquelle la société le cantonnerait. Puis Aznavour surprend avec son “vrai métier” qu’il exerce “la nuit”, en tant “qu’artiste travesti”. Le chanteur dévoile la double vie que pouvait mener la communauté gay de l’époque dans les soirées, les cabarets, les théâtres. Ou leurs seuls moments de liberté.

“J’ai un numéro très spécial/Qui finit en nu intégral après strip-tease/Et dans la salle je vois que/Les mâles n’en croient pas leurs yeux/Je suis un homo comme ils disent.”

Entre joie et souffrance

Même dans ces instants de grâce et de “joie sans complexes”, les “homos” ne sont pas tranquilles et subissent. Le deuxième couplet amorce le récit de ces moqueries et de ces persécutions banalisées. Il parle des “attardés” qui “gesticulent et parlent fort” pour les moquer. Mais même si le personnage d’Aznavour (inspiré par son chauffeur, secrétaire et ami décorateur, Androuchka) trouve que ces “pauvres fous” se “couvrent de ridicule”, il en souffre malgré tout car il reconnait à la fin de ce couplet que leurs moqueries sont “vraies”.

Aznavour a eu l’intelligence de créer un personnage complexe, victime de sa propre dualité: il a le courage de s’assumer mais souffre de ne pas être accepté par les autres.

On rencontre des attardés/Qui pour épater leurs tablées marchent et ondulent/Singeant ce qu’ils croient être nous/Et se couvrent, les pauvres fous, de ridicule/Ça gesticule et parle fort/Ça joue les divas, les ténors de la bêtise/Moi les lazzi, les quolibets/Me laissent froid puisque c’est vrai/Je suis un homo comme ils disent.

Le travestissement meurt là ou il est né, le jour se lève et l’homme ôte son déguisement, pour redevenir celui qu’il était. La parenthèse nocturne n’était qu’une utopie, une tentative de vivre ensemble, gâchée par les moqueries des autres, et sa “solitude” devient un “tendre drame”.

Aznavour, sagace, a su par l’empathie se mettre à la place des homosexuels et pointer leur problème principal: la société qui “blâme” et “juge”, pour aller contre la “nature”.

De me blâmer de me juger et je précise/Que c’est bien la nature qui/Est seule responsable si/Je suis un “homme oh” comme ils disent.

Un exercice difficile

Cette sensibilité avec laquelle Aznavour traite ce sujet révèle son audace artistique, rare dans la variété française de l’époque.

Preuve que l’exercice était difficile, il raconte cette anecdote au Figaro sur la première fois qu’il a chanté “Comme ils disent” devant un cercle d’amis homosexuels: ”Ça a jeté un froid. Puis on m’a demandé qui allait chanter ça. J’ai répondu: ‘moi’. Nouveau silence. Puis quelqu’un s’est inquiété de savoir si je ferais une annonce. Vous m’imaginez annonçant sur scène que je vais me mettre à la place d’un homosexuel, alors que je ne le suis pas ? Il n’était pas question de reculer!”. Et il ne l’a pas fait.

Cet article a été initialement publié par le HuffPost France