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25/02/2019 14h:21 CET | Actualisé 25/02/2019 14h:21 CET

Cité des Sciences de Tunis: De la grandeur à la décadence

Au lendemain de la révolution du 14 janvier et à l’instar de plusieurs institutions publiques, la Cité des Sciences à Tunis a été confrontée à plusieurs vicissitudes qui ont porté préjudice à son fonctionnement.

Facebook/Cité des sciences

Certes, la science de par sa complexité, ses équations, ses hypothèses, ses théorèmes et son langage abscons est de par nature élitiste. Permettre son accessibilité à une large frange de la société dans un souci purement démocratique relève plutôt d’une véritable gageure.

Et pourtant c’est le pari que les grandes nations pourvoyeuses de science ont réussi à relever, surtout depuis la deuxième guerre mondiale, et ce, en édifiant des espaces relais, à cheval entre la société, les structures classiques d’apprentissage des sciences et les centres de recherches scientifiques.

Mais pour ce faire, il fallait s’ingénier à trouver la parade, celle de vulgariser la science, c’est-à-dire la mettre en culture sans pour autant la dénaturer ou la vider de sa sève. C’est ainsi que sont nés les centres de sciences. Leur objectif: mettre la science en perspective, la démocratiser auprès de plusieurs catégories sociales et professionnelles, faire valoir ses recherches, répondre aux préoccupations des citoyens suite aux dilemmes que celle-ci pose parfois et enfin éveiller la curiosité des plus jeunes pour la chose scientifique et son corolaire la technologie, et ce afin de renforcer chez eux le goût des carrières scientifiques. 

La Tunisie ne pouvait demeurer en reste. Elle aussi a ouvert, en 2002, sa maison de culture pour la science (sic), comme se plaisait à dire Ahmed Djebbar, mathématicien et historien des sciences. Ses objectifs et sa mission sont les mêmes que ses semblables à travers le monde. 

Et c’est en 1993 que le projet de la Cité des Sciences fut confié pour sa réalisation par feu Mohamed Charfi, ministre de l’Éducation (1989 à 1994), à Taher Gallali, professeur de géologie à la faculté des sciences de Tunis.

À l’époque, le projet fut inscrit dans cette optique de réforme du système éducatif que l’État s’apprêtait à engager.

Scientifique doublé d’un homme de culture, Taher Gallali avait l’amour de la science chevillé au corps et à l’âme. Tout au long de la construction de cette citadelle à laquelle il a veillé au grain, le professeur Gallali n’a eu de cesse de s’ingénier à mettre la science en perspective. Après maintes pérégrinations dans plusieurs centres de sciences à travers le monde, il fut inspiré d’une science devenue culture. Il s’était alors échiné à imaginer plusieurs formes de vulgarisation en rapport avec les différentes disciplines scientifiques. Il fut aidé dans son heureuse entreprise par une pléiade de scientifiques des plus éminents de par le monde. C’est ainsi qu’avant même son achèvement, la Cité des Science à Tunis naquit déjà grandiose et prestigieuse parce qu’elle a réussi de briller de mille feux à travers tout le territoire de la Tunisie. 

Après son ouverture officielle au grand public, la Cité des sciences continua, vaille que vaille, à poursuivre son petit-bonhomme de chemin. Au fil des années, elle avait accumulé de l’expérience dans le domaine de la vulgarisation, de la diffusion et de la promotion de la culture scientifique. D’autres variantes sont venues enrichir son contenu et plusieurs stratégies en termes de marketing, de média et de publication ont apporté plus de structuration à son fonctionnement.

Mais qu’en est-il aujourd’hui de la grandeur d’antan? 

Hélas, cette gloire a été bien éphémère. Au lendemain de la révolution du 14 janvier et à l’instar de plusieurs institutions publiques, la Cité des Sciences à Tunis a été confrontée à plusieurs vicissitudes qui ont porté préjudice à son fonctionnement. Le relâchement de l’État et de ses institutions, les grèves à répétition, l’indiscipline et la grogne populaire ne l’ont pas épargnée. Mais le coup de grâce vraisemblablement est venu plutôt des choix douteux et non judicieux des directeurs généraux qui se sont succédés au lendemain de la chute de la Dictature. Dépourvus d’expérience aussi bien sur le plan de la gestion des ressources humaines que sur le plan de la vulgarisation des sciences, ces responsables, parmi les enseignants universitaires, désignés pour conduire et gérer cette plateforme n’avaient d’intérêt que pour profiter des avantages que leur nouvelle fonction leur permettait. Hormis quelques actions éparses, le cap fut progressivement lâché.

Facebook/cité des sciences

 

Aujourd’hui, au sein de cet édifice règne comme un air d’abandon. Les détritus jonchent les allées et les couloirs, les herbes folles poussent par endroits, un nombre non négligeable de manipulations dans les pavillons d’expositions sont en panne, amputant ainsi la compréhension générale à la fin de chaque visite, le desk d’accueil est des plus misérables, et en l’absence de dépliants ou d’un bulletin d’information il ne permet pas de s’enquérir de la moindre information, le magasin scientifique est chichement achalandé. Ceci sans parler des éditions qui sont au point zéro, du plan média qui est on ne peut plus fantasque et spécieux, de l’inexistence d’une viable action marketing. Quant au programme des activités scientifiques, il ressemble plus à un ersatz, se confinant dans la célébration d’une série de journées mondiales. C’est comme s’il n’y a que les journées mondiales pour promouvoir la science et la célébrer. Pire encore, c’est sa vocation éducative que la Cité semble passer outre. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à son site Web pour se rendre compte du nombre d’erreurs commises pêle-mêle aussi bien sur le plan orthographique, grammaticale que syntaxique, et ce malheureusement dans les trois langues usitées (arabe, français et anglais). Et peu leur chaut si nos enfants retiennent toutes ses erreurs pour les reproduire ultérieurement.

Dans le même temps que fait la Direction Générale? Elle sème les bisbilles et s’abîme dans des querelles inutiles avec la cellule syndicale et le personnel. Ces derniers se révoltent contre ce qu’ils considèrent comme la politique des deux poids et deux mesures et son corolaire le favoritisme et le “pistonnage”. Face à cette chienlit, les premiers responsables ne démordent pas, ils font siennes. Ils privilégient la logique du bras de fer au dialogue, cédant facilement à la répression, aux sanctions et à l’abus de pouvoir. Un Sous-directeur et deux chefs de services viennent d’être déchus arbitrairement de leurs fonctions et parallèlement un concours est lancé pour les remplacer. De pareille décision arbitraire et inique ne fera que jeter de l’huile sur le feu. Imaginer un temps soit peu les tensions relationnelles qu’un pareil chamboulement amènerait. Les subalternes deviennent les chefs hiérarchiques de leurs précédents chefs hiérarchiques. Heureusement que le ridicule ne tue pas. C’est vous dire l’ambiance devenue délétère et le climat social devenu on ne peut plus irrespirable, pestilentielle et nauséabond. Et pour cause le manque d’expérience de la Direction Générale et les états d’âme par lesquels cette même direction gère cette institution. Etant donné le cadre dans lequel évolue tout le monde n’aurait-il pas mieux valu s’inspirer de l’esprit rationnel et cartésien que la science nous enseigne pour gérer les ressources humaines et aplatir les nombreux différents. 

Enfin, cerise sur le gâteau, l’autorisation accordée à un rappeur au langage peu châtié pour tourner le clip de sa chanson au sein de cette plateforme, considérée jusqu’à il y a peu comme une citadelle du savoir et de la connaissance, en dit long sur comment cette institution de l’État est gérée. On ne saurait faire pire affront à l’intelligence de nos citoyens. La décadence dans laquelle se trouve aujourd’hui cet édifice qui a couté un argent fou aux contribuables et à la communauté nationale est sans précédent. Faut-il alors sauver le soldat Ryan?

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