ALGÉRIE
22/12/2015 03h:03 CET | Actualisé 29/12/2015 17h:48 CET

Hassen Ferhani, le mécano de la caméra (PORTRAIT)

Sid Ahmed Semiane
Hassen Ferhani à Ain Sefra en 2013.

C’est son année. Celle attendue par tout réalisateur où, enfin, son film sort en salle et son nom de l’anonymat. Après douze années de tournages, des festivals en pagaille et quatre court-métrages, Hassen Ferhani vit son heure de gloire avec son premier long-métrage “Fi rassi rond-point ” (“Dans ma tête un rond-point ”), un documentaire tendre et déchirant se déroulant dans les Abattoirs du quartier Ruisseau à Alger.

Depuis son “Grand prix” à Marseille cet été pour sa première mondiale au Festival du film international (FID), “Fi rassi rond-point ” repart récompensé partout où il passe*: Amsterdam (Pays-Bas), Tunis (Tunisie), Turin (Italie)… et Alger, pas plus tard que samedi 19 décembre, lors du “Festival du film engagé ”, première projection dans son pays natal.

En dépit de ce palmarès, Hassen Ferhani garde la tête froide.

“Je dois être vigilant à ne pas me laisser trop entraîner par la tournée du film ; c’est important de l’accompagner mais il faut aussi se remettre au travail assez vite”, analyse le jeune homme rencontré à la terrasse d’un café, au lendemain de la séance à Alger dans une salle bondée et conquise.

La remarque en dit long sur le personnage qui entrera dans sa trentaine le 15 janvier 2016. Pas prétentieux pour un sou, presque timide, le bonhomme de taille moyenne, simple comme son polo-jean-basket, est un bosseur.

L’atelier ciné-club

Et un manuel avant tout. “J’ai lu mon premier bouquin à 15 ans, l’amour du livre est venu très tard alors que je baignais dans la littérature”, confesse le fils du journaliste culturel Ameziane Ferhani. Le cinéma, il l’a donc appris à la force de ses bras ; par un heureux hasard.

“Lyès Salem filmait son court-métrage “Cousines” dans mon quartier et, comme j’étais curieux, je ne faisais que lui tourner autour, alors au bout d’un moment, il m’a pris comme stagiaire script sur le tournage“, se souvient l’enfant de Kouba, aîné d'une petite famille de deux enfants.

L’expérience "magique et fascinante” de cet été 2003 sera déterminante. Dès la rentrée, l’adolescent rejoint le ciné-club Chrysalide au sein duquel il acquiert et la culture et la pratique cinématographique.

“Antonioni, Scorcèse, Cassavetes, la nouvelle vague, le cinéma italien, on bouffait énormément de films que l’on téléchargeait”, se souvient le cinéaste.

“On passait ensuite des heures à en débattre et à divaguer sur les scénarios de nos propres productions”. C’est dans cette école artistique et amicale qu’il réalise ses premiers essais à la caméra et rencontre la plupart de ses futurs compagnons de films comme Djamel Kerkar, l’ingé-son de “Fi rassi rond-point”.

“Très vite, il a montré un grand intérêt pour le cinéma en général et a eu une analyse pertinente sur les films vus”, témoigne Karim Moussaoui, membre fondateur de Chrysalide et réalisateur bien connu de “Les Jours d’avant ” nominé aux César 2015. Assorti d’une forte dose de volonté, Hassen Ferhani avance vite et réalise son premier court-métrage, “Les baies d’Alger”, en 2006 dans le cadre d’un appel à projet.

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La formation touche-à-tout

Les premiers cours de cinéma dans une école en bonne et due forme arrivent à l’été 2008 quand il est accepté à la Femis d’été à Paris. “C’était extraordinaire, les participants venaient du monde entier, chacun avec ses références, et nous avions un open-bar de films à notre disposition”, commente l’ancien élève avec sa verve.

Mais plus à l’aise un appareil dans la main qu’un stylo entre les doigts, l’apprenti progresse avec la pratique. “Véritable aventurier”, décrit sa productrice Narimane Mari, il s’essaie à tous les métiers: assistant-réal, cadreur, électro, régisseur… De l’image au son, des lumières à la direction, il assiste de grands noms contemporains du cinéma algérien comme Lyès Salem et Malek Bensmaïl sans jamais hésiter à explorer de nouveaux territoires en travaillant avec le plasticien Kader Attia ou encore le photographe Bruno Hadjih.

Aventurier volontaire et téméraire, son ami Karim Moussaoui le surnomme le “Stalker de l’Algérie”, maîtrisant les codes pour guider ceux qui le désirent dans les zones les plus redoutées, tels les personnages du film d’Andreï Tarkovski.

“Grâce à sa capacité à comprendre sa société, il réussit parfaitement à donner les clés de compréhension à ceux qui ne la connaissent pas".

Un thé à Bad El Oued ©Sid Ahmed Semiane

De ces expériences, le réalisateur en construction retient surtout comment, lui, veut faire du cinéma.

“Je sais que j’ai envie de travailler avec une équipe réduite avec laquelle je m’entends bien”, lâche-t-il entre deux bouffées de cigarettes.

C’était déjà le cas avec Nabil Djedouani (le Christ dans "Histoire de Judas" de Rabah Ameur-Zaimèche) co-réalisateur du documentaire “Afrik Hôtel” en 2010 ; ça l’a été de nouveau avec Djamel Kerkar, son seul et unique partenaire de “Fi rassi rond-point”.

“C’est important de bien s’entourer sur un tournage et qu’il y ait de bonnes ondes”.

Car Hassen Ferhani est un instinctif. Ouvert à 360°C comme sur les terrains de basket qu’il a longtemps fréquentés. Toujours aux aguets comme lors de ses déambulations photographiques avec son argentique.

“J’aime bien faire le cadre pour être à l’écoute de ce qui se passe autour de moi”, commente cet artisan du cinéma.

“Vaut mieux ne pas rajouter de salamalecs pour voir en Hassen Ferhani, un artiste au sens noble du terme, avec cet esprit de bricoler, de rouler des mécaniques, de planter des décors tout en inspectant si le bois en question est pourri ou frais”, décrivait dès avril 2014 le critique de cinéma Samir Arjoum.

Le désir comme moteur

“Quand une idée devient une nécessité, je me démerde pour la réaliser“, répond du tac au tac le cinéaste à la question des financements. “Pour les Abattoirs, on est parti sans rien, juste la caméra de la productrice et nos trois sous de côté“.

« J’ai su qu’il était prêt quand à la questions “De quoi tu as besoin?”, il a répondu “une caméra et un salaire pour un ingénieur du son », confirme Narimane Mari qui a rencontré Hassen Ferhani à Cordoue au Festival du film africain.

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“S’il m’avait répondu une grue, il n’aurait pas été dans un coûte que coûte, mais là j’ai su qu’il était habité par son sujet et qu’il n’avait plus qu’à le filmer“, raconte la fondatrice de “Aller-retour films” née à Alger qui, comme le suggère le nom de sa société de production, garde un pied en France, un autre en Algérie. “De mon côté, je savais que je réussirai à financer le film et je suis allée chercher des fonds en post-production”.

“Des projets, j’en ai plusieurs, mais il faut que j’attende celui auquel je pense en me réveillant le matin ”. Une nouvelle histoire d'instinct.

* Le film sera distribué en 2016 dans le réseau des cinémathèques algériennes et sortira en salle en France le 24 février prochain.

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