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20/01/2019 13h:06 CET | Actualisé 20/01/2019 13h:07 CET

Cinéma: "Green Book", sur la route de soi

"Tout ce qu’il faut pour faire du bon cinéma est une histoire simple intelligemment racontée"

Universal

“The Negro Traveler’s Green Book”, de son auteur Victor Hugo Green, était la bible incontournable des roadtrippers afro-américains voulant voyager à travers les États-Unis d’Amérique. Ce guide recensait les endroits que les gens de couleur pouvaient fréquenter sans risquer d’être maltraités. C’était grotesque, c’était consensuel; l’auteur même du livre était un postier de couleur.

“Green Book: sur les routes du sud”, le film, est un road movie qu’on regarde, de ce fait, le cœur crispé et le sourire aux lèvres. Une émouvante odyssée au cœur du sud des États-Unis d’Amérique d’avant l’abolition des lois dites Jim Crew. Le sujet, bien entendu, n’a rien d’original, et la mise en scène, rien de surprenant ou de percutant, mais table sur l’émotion, sur la sobriété et sur un savoir-faire très pondéré. Peter Farrelly démontre que tout ce qu’il faut pour faire du bon cinéma est une histoire simple intelligemment racontée.

Basé sur des faits réels, l’histoire se drape d’un script solidement bâti, repose sur un jeu d’acteur poignant et se pimente d’un humour verbal et situationnel qui souvent s’articule sur un travail de montage savamment apprivoisé. Le biopic ne couvre que deux mois de la vie des personnages, mais dépeint tout un mal de vivre existentiel, sans manquer de prêcher le besoin humain du voyage intérieur vers soi et vers l’autre.

Donald Shirley, grande figure musicale des années soixante campée majestueusement par Mahershala Ali, est sur le point de réaliser une tournée dans le sud profond des États-Unis d’Amérique. Pour se faire, et pour parer à tout éventuel problème, il engage Tony Vallelonga Lip, un chauffeur et garde du corps débrouillard, interprété avec brio par l’excellent Viggo Mortensen.

Le film traîne un peu sur les présentations: 30 des 130 minutes du long-métrage sont consacrées à la description préliminaire des personnages et à la mise en place des pièces requises pour entamer le long périple. Une fois les conditions posées et les enjeux spécifiés, le deal est concerté pour laisser place à la partie road movie où deux hommes complètement aux antipodes l’un de l’autre vont devoir apprendre à accorder leurs violons.

“My world is blacker than yours”

C’est l’année1962  l’ambiance des sixties est donc recréée, musique de fond, costumes et coiffures à l’appui. Les premières séquences se penchent sur Tony Lip, agent de sécurité rustre et coriace, également père et époux aimant qui affiche une sibylline réticence envers les gens de couleur. Il a toujours vécu avec sa famille dans le Bronx, il est à la recherche d’un travail et se doit de trimer sans répit pour mettre à manger sur table. Il s’estime, de ce fait, plus noir que son compagnon de route qui n’est point exposé au besoin.

Dans son souci de laver la conscience blanche, le film se propose ainsi de se démarquer de la vision généralisatrice de la ségrégation raciale en faisant porter à Tony la croix de la rédemption du blanc. Vers la fin du film, on le verra s’opposer à ce qu’un membre de sa famille traite Shirley d’une désignation péjorative. Ce qui l’absout en quelque sorte de ses préjugés révélées dans les premières scènes.

“I’m not black enough, I’m not white enough, so what am I?”

The Indian Express

Le film explore la question identitaire de la quête de soi, d’où le côté métaphorique du voyage. Depuis le point de vue de l’époque, Donald Shirley est présenté comme un blanc dans la peau d’un noir: il est d’une grande éducation, imbu de bonnes manières, maniaque de la discipline et de la précision, cultivé, polyglotte et surtout musicien de grande notoriété internationale. Son dilemme interne, il le vit dans la solitude absolue: c’est un Afro-Américain que tout sépare des siens ; il vit dans son château de marbre, selon Tony, voyage à travers le monde et se voit souvent ovationné par les blancs fortunés et raffinés qui jouissent de son talent de virtuose. La solitude qui le gangrène est d’autant plus accrue puisque hors scène, il redevient un autre noir.

“Genius is not enough; it takes courage to change people’s hearts”

En 1956 à Birmingham en Alabama, Nat King Cole est le premier noir invité à jouer dans un établissement de blancs. Il est violemment agressé par un groupe de racistes qui trouvent outrageant de célébrer la “musique des sauvages” devant des blancs. Six ans après, les mesures ségrégatives sont toujours en vigueur et Don Shirley prend, à ses risques et périls, la vaillante décision de s’aventurer dans le Sud profond et haineux en se pliant volontairement aux absurdes conditions et humiliations des blancs. L’incident de Nat King Cole est mentionné lors du passage du Trio par la même ville où l’agression s’était produite. C’est l’occasion de donner la réponse au pourquoi de cette tournée qui tant chiffonne Tony: “Le génie à lui seul est insuffisant pour changer le cœur des gens, il faut du courage”. La révolte de Shirley qui refuse finalement de se produire à Birmingham est l’occasion d’introduire un autre clin d’œil didactique: “ne demande pas, dit Tony, ce que ton pays fera pour toi, demande plutôt ce que tu peux faire pour toi-même.”

De la mesure dans l’humour

Yahoo Entertainment

“Green Book” est la première expérience de Peter Farrelly en solo. Le metteur en scène retourne sa veste pour sortir de la farce et des gags des films codirigés avec son frère Bobby (“Dumb and Dumber”, “There’s Something About Mary”/“Mary à tout prix”…). Il table ici sur la profondeur de l’histoire, sur un humour sobre et subtil qui puise sa force dans un jeu d’acteur éblouissant, un scénario bien ficelé et un travail de montage magistralement maîtrisé.

L’alchimie des stars du film crève l’écran. Mahershala Ali, l’ascendant oscarisé qui ne cesse de briller dans ses dernières interprétations, déploie ici un jeu méticuleux. Viggo Mortensen, lui, est juste méconnaissable. Son large et polyvalent registre s’enrichit de cette dernière prestation qui est par bien des égards sublime. L’acteur prend du poids pour le rôle, et le remarquable travail personnel entrepris pour s’immiscer dans la peau de l’Italo-Américain est digne d’un orfèvre. La gestuelle, les mouvements, la mimique du visage et le parler qui dépeignent la rusticité et le sans-gène de Tony révèlent une prédisposition à l’humour jusque là insoupçonnée chez le Viggo souvent rude et sérieux de “Capitaine Alatriste”, “A History of violence”, “Le seigneur des anneaux”, “Captain fantastic” ou encore “Hidalgo”, entre autres films. S’ajoute à cela un sens inouï de la mesure dans la portée humoristique où aucun excès n’est constaté. Le résultat est plus que satisfaisant et on n’a pas envie de perdre Viggo de vue sur l’écran. Durant les deux heures trente minutes du film on ne se lassera pas de savourer la devise clé du personnage: “Quoi que tu fasses, fais-le à cent pour cent. Quand tu travailles, travaille ; quand tu rigoles, rigole ; quand tu manges, mange comme si c’était ton dernier repas!”

Le film, humaniste dans ses propos et intentions, incite à l’amour en mettant l’accent sur le fait que “le monde est plein de solitaires qui ont peur de faire le premier pas”. Il réussit finalement à aborder intelligemment la question de la ségrégation raciale sans en faire pour autant le sujet fondamental. La question est tenue en filigrane, en toile de fond dramatique qui n’entache pas le thème du voyage et son incidence sur le développement de la relation entre les deux personnages et le changement de leur vision des choses. Reste simpliste et un brin naïve, à mon avis, l’option pour un basculement vers la rédemption du blanc, et que le noir peut faire confiance au blanc qui est en fin de compte susceptible de se démettre, le cas échéant, de ses préjugés racistes.

“Green Book” reste fidèle, dans une certaine mesure, aux dogmes du genre road movie en retraçant l’aliénation et le mal de vivre et en concluant sur la note finale du manque d’issue et d’une réelle liberté au sein d’une société américaine aliénante. Son côté happy end le range, cependant, parmi les films du genre qui tâchent de trouver au road movie un penchant rayonnant dans la rédemption, dans la réconciliation et la rencontre de soi et de l’autre.